Les Africains ont souvent été présentés comme sous-développés. Dans « Comprendre les Autres… cultures du monde », Pierre Alain Lemaître montre que leurs cultures ont une richesse de nature à inspirer bien des progrès. Il met l’accent sur bien des aspects tels que les suivants.

Il note, tout d’abord, qu’« on parle trop souvent de l’Afrique comme d’un seul et même ensemble, en oubliant qu’il s’agit d’un continent, avec des contrées diverses, plus ou moins enclavées ou ayant une façade maritime, une mosaïque d’ethnies, aux langues multiples et aux histoires politiques différentes. Même si toutes ont la mémoire des souffrances d’une évolution turbulente et tragique, depuis la traite esclavagiste, jusqu’à la colonisation par l’Europe, qui convoitait les richesses locales… On y trouve une multiplicité d’attitudes et de pratiques, souvent très originales… parfois énigmatiques » (page 45). « Les choses sont complexes, car les cultures varient selon les groupes ethniques et tribus, souvent en rivalité » (page 49).

Souvent, un « élément étonne les étrangers dans leurs contacts avec les Africains : la dilatation du temps. En Afrique, on attend généralement patiemment que l’heure soit venue… et on prend son temps, sans se dépêcher… : « A tout vouloir mener au galop, on enterre les vivants » … (Cela) s’explique. Comme le temps ne se vend ni ne s’achète, on ne le compte pas et on ne l’économise pas… La lenteur n’est pas proscrite. On n’évoque pas spontanément la durée des choses… Ce qui compte ce n’est pas le temps passé, mais la nature des évènements qui remplissent le temps. Ce qui importe, c’est la valeur que représente les activités qui occupent son temps… On porte attention au contenu de l’utilisation du temps plus qu’à sa durée, qui se dilate alors inexorablement. On consacre le temps qu’il faut à accueillir ses visiteurs, à laisser, sans l’interrompre, une personne âgée raconter ses histoires de jeunesse, …ou aux petites joies de l’existence » (page 51). N’y a-t-il pas des leçons à en tirer de cette attitude ?

Cette gestion du temps est peut-être liée au fait qu’« en Afrique, toute réalisation est possible… et fugace. Avec le climat des pays tropicaux, qui combine la chaleur et l’humidité, tout pousse très vite. C’est la croissance fulgurante de la vie, …notamment microbienne, …mais aussi sa disparition pas moins rapide : la vie est constamment en concurrence avec toutes les autres formes de vies, qui prolifèrent. En quelques années, les maisons et constructions sont submergées par le développement des racines des arbres. Les œuvres humaines sont rapidement détruites. Les puits sont ensablés par le vent… Il est difficile de préserver… ce que l’on a pu construire. Tout est réversible. Cela fait qu’on se sent parfois impuissant… Rien d’étonnant à ce qu’en Afrique on ait l’impression que rien n’est durable, sinon la continuité des traditions populaires… On peut se demander si les infrastructures mises en place seront pérennes. En finançant des routes, des ponts, ou des lignes de chemin de fer… et en les faisant réaliser par une main d’œuvre venue de Chine, sans former les locaux, les Chinois arrivent à les construire très rapidement. Mais quelle sera leur durée de vie ? On ne peut donc pas toujours compter sur ce qui a été envisagé ou même convenu… Même si, dans les cultures africaines, la parole donnée constitue un engagement fort, irrévocable » (page 52).

Par ailleurs, « bien des Africains ressentent qu’ils font partie intégrante de la nature. Ils considèrent couramment celle-ci comme une manifestation de Dieu. Ainsi, dans plusieurs langues, pour désigner Dieu et pluie, c’est le même mot… Il convient de la respecter, de s’y soumettre, de lui obéir, de lui faire confiance, de s’y fondre. Dans l’esprit de la plupart des Africains, on ne doit pas chercher à la contrôler ou la transformer. L’homme n’est que gérant de l’univers. « L’homme appartient à la nature… qui n’appartient à personne. » « Si tu manges à ta faim, n’oublie pas de remercier la terre, l’eau, le soleil et le vent » … Cela conduit la plupart des Africains à s’intéresser aux forces et esprits surnaturels qui l’animent, qu’il faut prendre le soin de se concilier. L’âme africaine reste ainsi foncièrement attachée à l’« animisme ». Tout ce que l’on voit n’est que l’ombre projetée par des choses inconnues, des réalités imperceptibles et intangibles, dont on ressent les vibrations, derrière les apparences évidentes. Le caché est considéré comme dissimulant des pouvoirs, qui, à la fois, sont porteurs de menaces et peuvent être protecteurs. Encore faut-il, pour comprendre leurs énigmes et mystères, dévoiler leurs significations dissimulées, cerner ce que révèlent les symboles, qu’il faut savoir décrypter, compte tenu de leurs sens multiples… et connaître les légendes auxquelles on peut se référer pour situer les repères susceptibles de guider. L’influence du magico-religieux peut alors induire des comportements apparemment peu rationnels » (page 54). « Cette… manière de percevoir et comprendre intuitivement les phénomènes inexplicables, n’est d’ailleurs pas sans rapport avec ce que l’on croit dans bien d’autres cultures anciennes. Elle renvoie à de multiples processus d’influence : détection de signes flous permettant de discerner le probable, mobilisation de mécanismes psychosomatiques…, réalisation de rituels visant à susciter la conviction des autres, mobilisation de volontés dont la cohésion fonde l’influence » (page 55).

Il en résulte que, « depuis au moins le quinzième siècle, des œuvres africaines ont irrigué le monde, en particulier dans les domaines de la musique, du rythme et de la danse. Les traditions africaines sont… à l’origine des grandes évolutions des dernières décennies, dans ces domaines… La créativité… africaine a aussi produit des objets… souvent réalisés à l’occasion de rituels, cérémonies et célébrations… Il faut dire qu’en Afrique, l’art est sacré… Cela concerne même « la littérature, car la parole est considérée en Afrique comme étant à l’origine de toute transformation : « Elle coupe, modèle, amplifie ou réduit, module… et même tue, ou calme et guérit » (pages 55/56).

L’Afrique nous donne aussi des leçons de relation et coopération : « Ce qui frappe souvent en premier, dans les rencontres avec des Africains, c’est le rituel, parfois presque interminable, des souhaits la bienvenue et salutations, au cours desquelles on se demande, réciproquement, des nouvelles de sa santé et de sa situation, de ses enfants, de ses parents et de tous les membres de sa famille, que l’on ne connaît souvent pas. Les échanges se prolongent… Celui qui rend visite n’a donc pas besoin de frapper à la porte et exprimer des demandes. Il peut se sentir chez lui : « L’étranger qui passe, c’est Dieu qui l’envoie ». L’accueil est le plus souvent chaleureux. Cordialité et manifestations d’amitié sont de mise. Un visiteur, on le reçoit et on lui sert à boire et à manger. Puis on le demande de s’identifier : D’où viens-tu ? Quelle est ton origine ? A quelle communauté appartiens-tu ? Il s’agit d’instaurer des contacts fraternels. J’ai ainsi souvent été surpris d’être, d’emblée, appelé « oncle », ou même… « grand-père » par des personnes inconnues. C’est qu’en Afrique, on insulterait un cousin en l’appelant cousin. Il faut l’appeler « frère » … Ce qui conduit à des relations informelles de solidarité… Pour les Africains, le collectif prévaut sur l’individuel… Tout ceci correspond au souci omniprésent de s’intégrer à la collectivité… La plupart des Africains valorisent ainsi, en particulier, l’appartenance à une famille, à une parenté dont ils attendent protection et entraide… Il en résulte bien des obligations. On attend de celui qui a réussi… qu’il partage ce qu’il a » (pages 46/47).

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