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PRATIQUES CULTURELLES

Luttons contre notre pessimisme, pour être lucides sur les améliorations et imperfections

Nos contemporains se plaignent de plus en plus souvent. Pourtant, même s’il reste beaucoup à faire, le progrès du monde est indéniable, si l’on considère une longue période. Je le montre dans « Dépasser les antagonismes interculturels Un défi vital pour le monde ». Cela n’empêche pas beaucoup de nos concitoyens de penser le contraire. Pour une saine conception des choses, il importe de comprendre les raisons de ces perceptions trompeuses et opinions erronées.

Tout d’abord, dans le domaine économique, les grandes famines ont disparu… Deux milliards d’êtres humains sont sortis de la misère. « Les progrès les plus nets concernent évidemment les populations des pays en développement… émergents. Les situations de centaines de millions de Chinois et d’Indiens se sont améliorées » (page 54). Mais, globalement, le pourcentage de personnes vivant dans une extrême pauvreté a été divisé par… quatre, car les 40 % de la population mondiale qui vivaient, en 1981, sous le seuil d’extrême pauvreté, ne sont plus que 10 %. Autre exemple, « actuellement, la majorité des humains a accès à l’électricité, alors que c’était à peine plus de la moitié de la population mondiale, il y a 30 ans » (page 55).

Cependant, la mondialisation a moins profité aux plus pauvres et surtout aux classes moyennes des pays développés. Il y a pourtant eu plus qu’un doublement de la productivité du pouvoir d’achat par travailleur, depuis 1975. Les pays industrialisés ont ainsi connu une amélioration moyenne de leurs niveaux de vie, même si « l’économie qu’induit la baisse du coût des produits importés, grâce à la mondialisation, est souvent méconnue et sous-estimée » (page 165). « Ainsi, en 100 ans, dans le monde, le revenu moyen par personne a été multiplié par 10, alors que le prix de la nourriture a été divisé par deux » (page 54). Notre richesse a été multipliée par 20 en quelques décennies. La prospérité l’a emporté sur la pauvreté.

Le résultat c’est qu’on travaille moins. « En 1900, la durée de travail y représentait un quart de la vie (12 ans sur une espérance de vie de 46 ans). Aujourd’hui, si l’on tient compte des réductions d’horaires et des congés payés, elle n’en constitue plus au total, en cumulé, que moins de 10 % (8 années, sur 80 ans) » (page 54).

Plus de temps pour les loisirs et pour s’instruire. « Concernant l’éducation, le nombre des enfants non scolarisés a été divisé par 2 en 20 ans, ce qui fait qu’il n’y a plus 80 % d’analphabètes, comme en 1820, mais seulement 20 % actuellement et qu’en France, on est passé de 20 % à 80 % de bacheliers, depuis 1968 » (page 54).

D’autres observateurs considèrent que nous bénéficions aujourd’hui d’une existence plus pacifique et sûre. Ils affirment que « la violence physique… a baissé dans le monde. Au Moyen Age, la torture… était fréquente, de même que les bûchers, pendaisons, ou décapitations publiques. Depuis, le nombre des tyrannies a diminué. La criminalité aussi, puisque… le taux d’homicides a décliné de 95 %, entre le quatorzième et le vingtième siècle » (page 55). Et puis, depuis le milieu du vingtième siècle, les guerres sont plus rares et tuent moins gens. Pour la première fois, le nombre des suicides dépasse le nombre de morts sur les champs de bataille ! La lutte armée entre Etats a presque disparu et les conflits contemporains sont principalement internes, notamment du fait du terrorisme. Par exemple, avec 30 000 morts, l’Afghanistan concentrait 60 % des victimes, en 2019. Pourquoi cette baisse ? Les analystes évoquent souvent six facteurs explicatifs, souvent d’ordre culturel :

– la diminution des motifs de conflits, avec l’augmentation du nombre des Etats, à la suite des décolonisations et indépendances ;

– les rapports militaires dissuasifs qui se sont établis entre les grandes puissances, depuis 75 ans, à la suite de la mise au point d’innovations techniques capables de destructions massives,

– le développement du libéralisme et l’accroissement des échanges librement consentis entre les peuples et les interdépendances économiques et commerciales qui en résultent. Ce qui fait que la guerre n’est plus le mode le plus rentable de règlement des différends entre les nations ;

– la diffusion d’une « éthique » fondée le respect des différences raciales, physiques ou autres et d’une peur de la guerre, que traduit la stagnation du nombre des articles de journaux comportant le mot « guerre » (environ 15 %), alors que se multiplient ceux qui comportent le mot « santé » (plus de 30 %) ou, plus récemment, le mot « climat » ;

– la multiplication des normes internationales de non-recours à la violence armée ;

– le développement de la démocratie et la diffusion de l’esprit des Lumières (primauté de l’Etat de droit, liberté de la presse…) et l’extension de l’éducation obligatoire…

Enfin, il y a aussi eu une indéniable amélioration sanitaire, puisque la plupart des gens sont aujourd’hui en meilleure santé. « Il y a… beaucoup moins de décès de femmes en couche et d’enfants… On peut attribuer ce progrès aux avancées de la science (hygiène, vaccins, pratiques médicales, antibiotiques…), qui a éradiqué de nombreuses maladies infectieuses » (page 54), mais aussi au travail en coopération, que traduit, par exemple, l’annonce par l’OMS, en septembre 2020, de l’éradication de la poliomyélite en Afrique.

Il en résulte un rallongement de notre « espérance de vie, qui a augmenté de 40 ans, depuis 1900. En un siècle, elle est passée de 45 à 82 ans, en France, où elle a encore progressé de 7 ans depuis 1975… et augmente actuellement de 2 mois par an. Plus récemment, elle a doublé dans les pays émergents… Ce qui crée d’ailleurs des problèmes aigus pour le troisième âge (oisiveté et hébergement à gérer, poids des dépenses de santé, équilibre entre actifs et retraités et financement des retraites) » (page 55).

En résumé, nous avons, aujourd’hui, une vie à la fois plus confortable et facile, plus libre, plus paisible et plus longue que par le passé…

Il ne s’agit pas de nier qu’il reste des menaces et des améliorations à réaliser, dans bien des domaines : plus de 2 milliards de personnes n’ont toujours un accès à l’eau potable de chez eux, des nourritures industrielles déficientes se multiplient, les ressources naturelles terrestres s’épuisent, des inégalités économiques s’accroissent, la pollution, le dérèglement climatique et la dégradation de l’environnement s’étendent, une progression inquiétante des régimes politiques non démocratiques apparaît, etc.

Mais cela n’explique pas que « les progrès soient rarement perçus comme tels… Face aux bouleversements du monde, beaucoup de gens oublient et pensent que « c’était mieux avant » … Seulement un tiers des Français et les deux tiers des Allemands considèrent que la vie est meilleure qu’il y a 50 ans… 56 % des Français et 45 % des Allemands et des Américains estiment que la situation financière de leurs compatriotes est pire qu’il y a 20 ans » (page 56). Ce pessimisme est sans doute dû au fait que les humains ont tendance à ne regarder que le négatif, à en surestimer l’importance, à anticiper le pire et à idéaliser le passé. Pourquoi ?

– notre attention, naturellement défensive, fait que nous sommes attentifs et percevons en priorité le dangereux, ou ce qui pourrait nous être néfaste, plus que sur le « bon ». Ce qui nous conduit d’ailleurs à sous-estimer les améliorations ;

– il en résulte que lorsque l’on prend conscience d’un évènement négatif, on a tendance à focaliser notre attention sur lui et l’interpréter automatiquement comme étant le signe d’une dégradation de la situation, ou même l’oeuvre de sinistres malfaisants ;

– on peut « être influencé, pour cela, par des « prophètes de malheur » qui trompent les gens et nourrissent leurs peurs » (page 57),

– « d’autant plus qu’avec les réseaux sociaux, on est assailli, à longueur de journée, par un torrent de mauvaises nouvelles, images effrayantes et commentaires négatifs » (page 57), propageant un catastrophisme, un « déclinisme » et un « complotisme » ;

– ce peut être accentué par les systèmes politiques. Les dirigeants des régimes populistes ont tendance à insister sur les menaces qui justifient leur autocratie, tandis que les responsables des démocraties sont souvent plus soucieux de répondre aux inquiétudes immédiates de leurs électeurs, que de se préoccuper des enjeux et défis à long terme ;

– les médias, sensibles à la publicité qui les paie, donc à la taille de leur audience, plus qu’à la véracité des informations qu’ils diffusent, mettent, la plupart du temps, au premier plan, les données bouleversantes, terrifiantes ou affolantes, catastrophes et drames, qui attirent le public. Ils prennent, pour cela, « prétexte que leur mission est d’alerter… et parlent rarement de ce qui va bien, notamment des progrès… Ce qui donne une image déformée de la réalité et contribue à accroître l’inquiétude » (page 57), l’anxiété, le cynisme et la dépression des populations ;

– notre mémoire est sélective et rend éphémères nos souvenirs du négatif. Nous oublions toutes les difficultés que nous vivions il y a ne serait-ce que quelques dizaines d’années ;

– nos comparaisons sont alors déformantes, car elles filtrent les « aspects peu enviables des vies des paysans, des artisans, des mineurs, des ouvriers… du dix-neuvième siècle, alors que les enfants travaillaient dans les mines » (page 56).

Heureusement, les scientifiques, qui ont à prouver et rendre des comptes sur ce qu’ils affirment, sont là pour compenser. Ils rétablissent la réalité. Mais ils sont trop souvent loin d’avoir la même audience. A nous de les écouter et questionner plus.