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PRATIQUES CULTURELLES

Peut-on prévoir ce qui nous attend dans les 25 ans à venir ?

Il y a toujours eu des illuminés annonçant la réalisation prochaine de leurs propres fantasmes et des prophètes de malheur prédisant des catastrophes imminentes, y compris la fin du monde. Ainsi, après Spengler et Toynbee, certains, fascinés par la décadence de la civilisation, annoncèrent sa fin. Tandis que d’autres rêvent de la réalisation d’inventions qui leur sont chères, ou anticipent des transformations imaginaires, sans se soucier de leur vraisemblance.

Ce qui est nouveau aujourd’hui, c’est qu’avec les réseaux sociaux, n’importe qui peut prétendre à la véracité de ses opinions et annoncer la réalisation de ce qu’il imagine. La multiplication des présages des futurologues d’occasion augmente alors la confusion. Nous ne percevons plus ce que pourrait être le futur et doutons de l’avenir.

On peut pourtant identifier des tendances lourdes, dont on n’évitera sans doute pas la poursuite… qui permettent d’extrapoler qui nous attend, ainsi que des nécessités que nous devrons arriver à surmonter, pour survivre. Il est ainsi possible de prévoir certaines évolutions.

1- L’amélioration de nos conditions physiques de vie, qui répond à un souci général permanent de sécurité et de santé, dans une société de plus en plus hypocondriaque, se poursuivra. On peut s’attendre à un renforcement de la préoccupation de mettre fin aux maladies et handicaps et, en particulier, de protéger les enfants… Il y aura même certainement de plus en plus de gens obsédés de leur survie et de la recherche du rajeunissement. Ce qui induira des tentatives d’inversion de l’horloge biologique des cellules, sans qu’on soit, pour autant, près de triompher de la mort. Des progrès sanitaires seront rendus possibles par des innovations scientifiques et technologiques et un bouleversement des applications pratiques dans le domaine de la santé. Notamment, une utilisation croissante des biotechnologies :

– fertilisation in vitro, qui concernait déjà, près de 5 millions des enfants nés en 2015 ;

– édition des gènes de l’ADN ;

– mutations par modification génétique d’embryons de plantes et d’animaux (possible depuis l’invention du ciseau génétique CRISPR-Cas9, en 2012), jusqu’au clonage…

– expériences d’eugénisme social, consistant à sélectionner les profils des êtres vivants.

Il faut aussi prévoir l’accroissement de la prise en charge robotisée des soins, à distance.

Néanmoins, certaines affections telles que le paludisme, les cancers et le sida ne seront sans doute toujours pas maîtrisées… et l’apparition d’épidémies nouvelles est très probable du fait du lien entre la propagation des virus et la déforestation.

On aboutira cependant à une prolongation de l’espérance de vie des humains, donc un vieillissement de la population et un poids croissant des soins aux personnes âgées et de la gériatrie. On doit envisager, en conséquence, l’augmentation du poids de dépenses de « sécurité sociale » et, sans doute, une diminution des prestations sociales, entrainant un accroissement des contributions financières à l’assurance santé et un développement du tourisme médical.

2- Le partage des tâches, entre humains et machines, s’étendra :

– accélération de l’automation et de la robotique, transformant le travail… et augmentation de l’autonomie des automates, avec le développement des applications d’Intelligence Artificielle, grâce au deep learning (cf. réponses apportées, dans les centres d’appel, par des androïdes) ;

– commandes vocales et habitations qui s’entretiennent sans intervention humaine (domotique) ;

– internet des objets, grâce aux progrès de miniaturisations (nanotechnologies) et des capteurs biométriques connectés (wearables), jusqu’à, par exemple, des vêtements ayant des fonctions nouvelles, notamment médicales, avec des microcapsules incorporées aux fibres textiles.

Par contre, il est très improbable que l’on soit capable de mettre au point, à une échéance prévisible, des machines réellement intelligentes, qui éprouvent des sensations, soient sensibles, aient des émotions, des désirs, des intentions et des conceptions éthiques et soient aptes à faire des découvertes. Les outils d’Intelligence Artificielle ne visent guère qu’à diminuer les efforts des hommes et perfectionner leur confort… et ne changent rien à leurs existences. Ils ne font que simuler une compréhension. Ils n’ont aucune « idée » de ce que veut dire ce qu’ils font. Ils ne sont pas, seuls, en mesure d’être critiques, ni créatifs. On peut douter qu’ils puissent, un jour, s’améliorer eux-mêmes. Ce sont les hommes qui, par anthropomorphisme, leur prêtent des capacités qu’ils n’ont pas et donnent du sens à ce qu’ils produisent.

De même, les possibilités d’augmentation de nos capacités dont rêve le transhumanisme sont très incertaines. Brancher les hommes sur des corps synthétiques artificiels, afin de développer leurs performances et faire qu’ils ne connaissent plus, ni la maladie, ni la décrépitude, ni la mort, les transforme en robots. Il y aura certainement une multiplication des mains bioniques et autres prothèses, mais, aussi, bien des limites aux améliorations neuronales avec transformations de la chair et fusions homme/machine : cerveaux reliés directement avec des réseaux d’information, réseaux de capteurs et implants électroniques cérébraux, cyborgs humains greffés de micropuces et parties mécaniques miniaturisées intégrées…

3- Les relations entre les gens continueront à être transformées par des communications toujours plus sophistiquées. On pourra ainsi tout transmettre immédiatement, avec une interconnexion des personnes et de l’argent, par des fibres optiques transmettant à très haut débit les données, à la vitesse de la lumière. Ce qui accroitra la puissance de calcul des appareils, avec les applications du quantique… Cela fait qu’il y aura probablement…

– une poursuite des moyens facilitant l’accès à toutes les connaissances ;

– de plus en plus de conservation (archivage…) de masses de données (big data) dans des clouds (stockage de masses de données en ligne) ;

– une poursuite de la diffusion des informations en urgence et en continu, y compris concernant des choses sur lesquelles on n’a aucune prise, répondant à l’attrait du nouveau (caprices, modes…), dans la rapidité, jusqu’à l’immédiat. Ce qui aura pour effet d’augmenter nos difficultés de concentration, lecture et écoute des autres ;

– des possibilités de traduction en temps réel, permettant de comprendre n’importe quelle langue, une fois une oreillette installée ;

– un enregistrement et mémorisation de tout ce qui est dit (ne parlons-nous pas 40 % du temps) ;

– une exploitation systématique des données sur les goûts des utilisateurs (par des spécialistes s’efforçant de comprendre ce à quoi ils aspirent, afin de satisfaire la moindre de leurs envies, avant même qu’ils en formulent la demande et leur faire livrer les dernières nouveautés, sans qu’ils aient eu à les commander, ce qui revient à leur dicter leurs désirs. Cette manipulation a des conséquences psychologiques destructrices, trop souvent ignorées : satiété, passivité… ;

– la création d’un espace digital commun.

On échangera ainsi de plus en plus des images, vidéos et opinions, au risque de perdre pied avec le réel, en s’abîmant dans les simulations, sous l’influence du virtuel récréant, autour de soi, une « réalité augmentée », jusqu’à ne plus être capable de distinguer le réel de l’illusion.

Il importerait d’aller au-delà de la plupart de ces innovations de la Silicon Valley, qui n’apportent que des solutions séduisantes à des questions qui ne se posent pas réellement. Comme si l’ère numérique n’avait rien de plus visionnaire à proposer que des gadgets visant à entretenir la satisfaction des consommateurs anesthésiés, au risque d’effets pervers :

– De telles évolutions induisent une infantilisation ! La satisfaction permanente de ses demandes, c’est le présent permanent, sans le moindre projet de progrès !

–  Ces technologies sophistiquent et accroissent les possibilités de tromper les autres.

– Elles conduisent à l’élaboration d’outils permettant la multiplication des piratages des systèmes d’information et de communication, jusqu’à induire une guerre de l’information.

4- Pendant ce temps, les systèmes politiques poursuivront sans doute les évolutions engagées et ne se transformeront pas fondamentalement. On peut ainsi redouter qu’il n’y ait guère de progrès dans la limitation des injustices, des exploitations, des oppressions des hommes et des violences. Il y aura sans doute surtout…

– une poursuite de la mondialisation, pouvant aller jusqu’à abolir les frontières. Même les menaces écologiques concernant le salut de la planète entraîneront, imperceptiblement, le déclin du poids des nations. Ce qui sera certainement contrebalancé par la mise en avant des différences interculturelles et l’affirmation, par chacun, des particularités de son identité ;

– de probables nouvelles centralisations de pouvoirs, soutenues par des concentrations de capitaux, allant jusqu’à promouvoir l’édification d’institutions de gouvernement planétaires ;

– l’instauration de contrôles des peuples grâce à la surveillance automatisée des comportements humains, ce qui ne va pas dans la sens de la préservation des libertés individuelles ;

– une augmentation des inégalités entre un nombre de plus en plus réduit de ceux qui possèdent de plus en plus d’argent et de pouvoir… et la masse de ceux qui n’ont plus de prise sur leurs conditions de vie et sont manipulés par les incitations à la consommation.

Au-delà de ces quatre dynamiques se poursuivant, à quelles ruptures s’attendre ?

Il est difficile d’envisager tout ce qui pourra être imaginé et sera susceptible de séduire les hommes. Surtout que nous sommes entrés dans un univers d’accélération et augmentation de la fréquence des changements et virages brusques.

En tout état de cause, nous devrons nécessairement faire face à toutes les conséquences néfastes de tous nos « progrès ». Il deviendra, en particulier, vital de lutter contre la destruction de l’environnement naturel dans lequel les hommes vivent et qui les fait vivre : réchauffement climatique engendrant des bouleversements des conditions de vie, pollution et envahissement par les déchets, disparition de nombreuses espèces végétales et animales, multiplications des maladies nouvelles et pandémies, démographie induisant une augmentation de la population dépassant les capacités du globe terrestre ce qui entraine une raréfaction des ressources, dérives incontrôlées de l’économie, au seul bénéfices des spéculateurs… On peut anticiper que cela nécessitera, par exemple, le recyclage systématique de biens éphémères, donc la multiplication des sites et boutiques de prêt et de troc, ou l’extension de productions alimentaires telles que l’élevage d’insectes, ou la culture tissulaire (viande conceptuelle).

Ici, il semble que nous sommes face à deux éventualités :

– La poursuite et même l’accentuation de l’abrutissement des peuples soumis à un contrôle politique accru et manipulés par la séduction de « nouveautés », provoquant des envies de consommation. Ce qui aurait inexorablement des conséquences dramatiques pour l’humanité.

– Un dynamisme et une imagination des nouvelles générations qui feront qu’ils arriveront à trouver des solutions pour surmonter les menaces susceptibles de leurs être fatals. Non seulement faire de multiples découvertes scientifiques et créations technologiques innovantes. On peut ainsi envisager bien des possibilités nouvelles liées aux applications des lasers, des imprimantes 3D (création de vêtements, meubles…), du nano et du quantique.

Cela ouvrira de nouvelles possibilités de transport et déplacement :

– petits véhicules volant ou amphibies, sans conducteur, contrôlés par des automates ;

– avancées dans exploration spatiale, colonies spatiales, voire voyages intergalactiques…

Mais il leur faudra aussi, certainement, adopter des comportements plus appropriés.

D’ailleurs, parmi tous ces changements futurs, les plus déterminants seront probablement ceux qui étendront leurs possibilités des hommes et surtout repousseront les limites sociales, en apportant des améliorations qui répondent à leurs aspirations fondamentales. Pour avoir un tel projet pour l’avenir donnant envie de chercher le chemin pour l’atteindre, il faut être capable de se représenter une vie meilleure et rêver des utopies qui la réalisent.no

PRATIQUES CULTURELLES

Comment contribuer à l’instauration d’un peu plus de rationalité ?

Ayant, ma vie durant, enseigné la méthodologie et accompagné des démarches visant à instaurer un peu de rigueur dans les réflexions de mes contemporains, je suis affligé de constater que les manières de raisonner que je relève sur les réseaux sociaux sont pleines de défauts et de failles :

– propension à tout vouloir résoudre dans l’urgence et attendre des résultats immédiats ;

– problèmes mal posés, en termes de solutions et de moyens, plus que d’écarts à combler entre des aspirations et des motifs d’instisfaction ;

– envahissement par les croyances a priori et les réactions émotionnelles spontanées irréfléchies, y compris les plus irréalistes… et confusion entre croire et savoir, entre les aspects de la réalité et ses propres points de vue. Ce n’est pas parce qu’on le croit que c’est vrai et que ses croyances sont légitimes. Difficulté de remettre en question ses convictions personnelles, considérées d’emblée comme étant des certitudes ;

– valorisation incessante des comparaisons avec les autres (plutôt qu’avec soi-même, dans le temps, ou avec les objectifs qu’on a pu se fixer), ce qui induit un repli sur soi et ses groupes d’affinité… et l’exigence d’un égalitarisme, qui nous éloigne de toute équité ;

– tendance à se conformer aux assertions et pratiques collectives, comme si le fait que tout le monde le pense en faisait une vérité, ce qui restreint notre liberté ;

– analyses fondées sur des informations non fiables, faute de se référer à ce qui est observable, constatable, factuel, du fait d’un discrédit de la vérité (merci aux promoteurs des fake news et de la déconstruction !) ;

– écoute lacunaire des apports des autres ;

– raisonnements, sans approfondissements, fondés sur des déductions d’une logique binaire qui considère que tout ne peut être que vrai ou faux, jamais incertain, ambigu ou ambivalent. Ce qui ne permet pas d’appréhender les effets d’instabilité caractéristiques du temps, qui font que ce qui vit, change et devient constamment autre, tout en restant le même ;

– analyses explicatives qui n’exploitent pas les contradictions et ne tiennent pas compte des interactions et rétroactions, ce qui limite la rationalité de nos explications ;

– dépendance d’automates qui effectuent des rapprochements qu’on ne maîtrise pas, qui débouchent sur des interprétations et conclusions hasardeuses ;

– mise en avant, au moment des décisions, d’aspirations individualistes au détriment des intérêts communs, du collectif et des coopérations fraternelles.

Je cherche désespérément comment contribuer au dépassement de ces travers.

PRATIQUES CULTURELLES

Je parie pour la paix, essai de prospective géopolitique

Les transformations décrites dans mon ouvrage « Dépasser les antagonismes interculturels Un défi vital pour le monde » semblent confirmées par les évolutions que nous constatons actuellement, qui me font présager une poursuite de la recherche de la compréhension mutuelle et de la paix d’ensemble entre les peuples, au-delà des inévitables tensions et affrontements.

La facilitation des communications quasi-instantanées et des transports, à l’échelle du globe, entraîne inévitablement la mondialisation des échanges. Toutes les grandes nations ont pris conscience que leur prospérité était fondée sur les coopérations globales… et qu’elles avaient plus à gagner au commerce qu’aux hostilités.

Cette « internationalisation de l’économie contraint à des échanges constants avec l’étranger. La globalisation de la production et de la consommation confronte à des interlocuteurs de toutes les origines…  Les autres sont… en train de devenir à la fois nos adversaires et nos partenaires. Il est nécessaire, pour être en mesure de coopérer avec eux, ou de résister à leurs offensives » (page 112), de se connaître et arriver à dépasser ses divergences culturelles.

On a ainsi assisté, « avec l’O.M.C., au décollage des nouveaux acteurs, en particulier en Asie… Il en résulte… un extraordinaire développement des pays émergents, fondé, dans une large mesure, sur un soutien public énergique » (page 118) et un basculement du centre du monde vers l’Orient et l’Asie. Même si la Chine ne peut plus, désormais, maintenir sa position dominante d’usine du monde qu’en intensifiant ses sous-traitances avec les Etats d’Asie du sud-est et Océanie, qui deviendront aussi, de plus en plus, acheteurs de ses productions. Et s’il lui faut aussi, aujourd’hui, passer progressivement à une économie reposant sur l’accroissement des revenus et de la consommation de sa population.

Alors, les réussites économiques de la Chine et la Russie communistes, ne passent plus par les nationalisations et collectivisations. Elles sont fondées sur des réussites face aux concurrences, qui débouchent sur des enrichissements individuels.

Tout ceci repose sur un tissu de transactions financières nourries par un endettement général croissant. Or la finance suppose la préservation d’une confiance mutuelle minimale.

Cette mondialisation rend inexorablement les nations interdépendantes. Les dégradations écologiques actuelles ne font que l’accentuer. Il faudra bien que les peuples s’entendent pour surmonter les dégradations de la nature que leurs pratiques ont provoquées, qui s’étendent au-delà de leurs frontières, apportant des conséquences néfastes climatologiques et sanitaires.

Je ne crois donc pas à l’émergence de conflits mondiaux, quelles que soient les divergences entre les peuples.

Même s’il restera de multiples occasions de compétitions et d’affrontements.

Avec l’accroissement démographique de la population mondiale, il y a aura nécessairement un épuisement ou, au moins, une raréfaction des ressources naturelles, qui induira des concurrences et compétitions entre les peuples pour leur obtention.

La financiarisation de l’économie mondiale provoque des inégalités croissantes, qui pourront entraîner des tensions et conflits violents.

On assiste au déclin relatif, notamment démographique, de la Russie, qui aura à cœur de compenser ce repli en intensifiant ses interventions à tous les niveaux.

Rien n’empêchera que quelques-uns essaient ponctuellement de mener des actions pour dégager des avantages et profits personnels. Ce qui induira probablement une multiplication des cyber-agressions, notamment russes et chinoises.

Ainsi, peut-on s’attendre à ce que la Russie et la Chine, qui respectent leurs souverainetés et leurs zones d’influence respectives et veillent à ne pas interférer dans les affaires internes l’une de l’autre, s’allient pour la création d’un monde multipolaire et d’instruments de gouvernance internationale remplaçant ceux des Américains (monnaie de réserve mondiale…).

Tandis que les U.S.A. feront en sorte de rester le peuple le puissant économiquement et technologiquement. Ils continueront à être les premiers producteurs et exportateurs d’armes. Au cours des 5 dernières années, ils ont ainsi réalisé 37 % des ventes d’armes mondiales, tandis que la Russie en a effectué 20 % et la France 8 %. Mais les U.S.A. prendront conscience que leur « guerre au terrorisme, n’a fait qu’exacerber les conflits, tout en laissant s’instaurer bien des injustices (massacres de démocrates dans divers pays…) » (page 117) et ils ne voudront plus assumer une fonction de supervision des équilibres mondiaux. Ils joueront seulement de leur poids dans les rapports de force entre Etats, pour défendre leurs intérêts avant tout. Ce qui érodera inévitablement la force des alliances du bloc occidental. Il est d’ailleurs clair que la prééminence des Occidentaux vieillissants est chancelante. L’« Occident » (U.S.A., Europe, Japon…) fera inévitablement face à l’érosion de son antériorité de supériorité technologique.

Il sera ainsi difficile d’éviter l’affaiblissement de l’Europe qui a à surmonter de multiples difficultés, à commencer par les différences culturelles entre les Etats qui la composent et son risque d’envahissement d’ethnies venues d’autres continents, ayant des racines religieuses hétérogènes. L’Europe a les moyens de maintenir sa place, car c’est le premier marché au monde. Mais aucun des pays qui la compose n’a un poids suffisant pour avoir, à lui seul, un rôle significatif à l’échelle mondiale. Il lui faut donc consolider sa cohésion, rénover ses institutions et s’investir plus dans des domaines déterminants. Son premier défi est de renforcer sa compétitivité : protéger ses atouts et développer ses potentiels actuellement sous-exploités : culture économique, investissement en R&D, motivation/dynamisme, relance de l’éducation et de l’ascenseur social, etc.). « L’Europe a besoin d’un second souffle, c’est-à-dire l’affirmation d’une volonté commune, autour d’une idée fédératrice ». Il lui faut, pour cela, « se fixer un projet volontariste mobilisateur mettant en avant l’intérêt général, composé d’objectifs tangibles, dont les populations puissent mesurer l’atteinte » : « actions coordonnées pour l’écologie, coopération scientifique et technologique, mise en commun de moyens de défense, harmonisation des fiscalités, consolidation de la culture européenne » (pages 183 à 190).

S’il y a des conflits armés, ils devraient être limités, provoqués par des mouvements de population, des exigences de souveraineté ou des affrontements entre religions et cultures, que « Le choc des civilisations » de Samuel P. Huntington avait anticipé.

En effet, l’Occident est « un bloc uni, cimenté par un corps de principes : démocratie, droits de l’homme, Etat de droit, liberté de la presse, indépendance de la justice, mobilité sociale et créativité technologique » (page 121). Francis Fukuyama, avait « prédit, dans « La Fin de l’histoire et le dernier homme », que la fin de la guerre froide marquerait la victoire du libéralisme sur les autres idéologies… grâce à la prospérité… Effectivement, au cours des dernières décennies, l’économie de marché s’est étendue, y compris aux anciens pays communistes » (page 62).  Mais cela n’a pas entraîné pas l’adoption par tous du modèle des U.S.A., du capitalisme et de la démocratie.

Ainsi, l’accès à la consommation et la prospérité par la population chinoise induira inévitablement des transformations de ses exigences. Il y aura certainement des accroissements des égoïsmes personnels. Mais l’héritage culturel Han continuera à valoriser la domination impériale et l’attachement à la collectivité nationale, à l’encontre des valeurs et pratiques anglo-saxonnes, souvent faites de libertés individuelles et d’objectifs à court terme.

Pour tenter de maintenir leurs positions, les Occidentaux chercheront de nouvelles alliances, comme l’illustre la création du « Quad », structure régionale de la zone pacifique, réunissant les U.S.A., les Australie, le Japon et l’Inde.

Cette dernière pourrait, à terme, surplanter la Chine, avec laquelle elle a une frontière de 3500 km, dans l’Himalaya, du moins si le national-populisme de Narendra Modi (formule de Christophe Jaffrelot) réussit à fédérer un peuple dynamique, mais complexe et aux traditions pesantes.

Il pourra donc y avoir partout des mises en cause des valeurs par des courants et régimes autoritaires, démagogiques, xénophobes et nationalistes (Russie, Chine, Europe orientale…).

Des conflits pourraient alors prendre la forme de tensions politiques internes à des pays industrialisés, en Occident, Chine ou Inde.

Mais les conflits armés résultant des migrations de population, exigences de souveraineté et des affrontements entre religions et cultures, apparaîtront surtout dans deux autres continents.

La disparition de l’Etat soviétique a suscité, il y a plus de 30 ans, « l’émergence sur la scène mondiale de nombreux pays, aux Etats parfois faibles et/ou sans société civile constituée… La fin de la guerre froide a laissé le champ libre aux appétits d’acteurs régionaux… Cela a provoqué la prolifération de… puissances moyennes… régionales comme la Turquie et l’Iran et de structures informelles d’« entrepreneurs de violence », tels que Daech. Les gouvernements et populations de ces Etats moyens s’affrontent (cf. Balkans, Israël et Arabie Saoudite contre Iran, Turquie et Russie en Syrie, etc.). Il en résulte une multiplication des antagonismes et des conflits, partout, sur la planète. Ces Etats adhèrent plus ou moins aux règles du jeu traditionnelles, quitte à aggraver le chaos (cf. Afghanistan, Irak, Mali, Somalie…). La Turquie s’émancipe, par exemple, de sa loyauté à l’Otan, en décidant d’acheter des armes à la Russie et en engageant des offensives militaires contre les Kurdes dans le nord de la Syrie » (pages 118 et 119). Le Proche-Orient, mais aussi l’Asie sont ainsi devenus des régions poudrières. « Il y a partout des agitations et des redistributions des pouvoirs, des tentatives révolutionnaires, des renversements des rapports de force… en même temps que des résistances aux évolutions… On le constate par exemple dans les pays d’Europe orientale et d’Asie centrale (Ukraine, Caucase, Géorgie…), avec l’indépendance de certains territoires » (page 116). Il faudra vivre avec ces agitations et les contenir. Ce qui suppose une coopération entre les blocs, donc une adhésion, de leur part, à quelques valeurs de base communes.

Enfin, dans les prochaines décennies l’Afrique sera marquée par une formidable croissance et jeunesse de sa population, qui, ayant un accès, par téléphone portable, à toutes les réalités enviables qui existent dans le monde, aura de fortes ambitions. Cela rend ce continent susceptible d’être contaminé par des agitations idéologiques et religieuses, qui risquent d’en faire un terrain de tensions incessantes. Cependant, toutes les autres nations seront attirées par les ressources naturelles et les possibilités de production et de consommation des populations d’Afrique. Face à la fois à ses instabilités et à ces opportunités, l’Afrique profitera de toutes les alliances possibles et devrait arriver à maintenir un équilibre précaire. Toutefois, forte de ses expériences coloniales, elle veillera à tout faire pour préserver son indépendance.

En conclusion de toutes ces observations, parions que l’intelligence des hommes fera que la terre restera, d’ensemble, en paix, tout en n’évitant pas les agressions locales.

PRATIQUES CULTURELLES

Covid 19 : deux domaines d’action sont déterminants

Les comparaisons des actions et les résultats des différents pays, face à la pandémie, montrent que deux types de facteurs sont primordiaux.

1- Si certains ont, mieux que d’autres, réussi à s’en sortir c’est largement dû à deux choses :

– Dans un premier temps, à l’instauration de contraintes restrictives (arrêt des contacts internationaux ou même interrégionaux, confinement, port du masque…), que les populations ont adoptées spontanément, ou qu’elles ont acceptées, suite aux décisions des dirigeants politiques. C’est certainement ce qui a fait le prompt rétablissement de la Chine, de la Nouvelle Zélande, du Vietnam, de la Corée, ou du Japon.

– Par ailleurs les progrès rapides de la maîtrise de la situation ont résulté, progressivement, des échanges et coopérations internationales:

entre des chercheurs mondiaux (américains, anglais, allemands, chinois, russes…), ce qui a permis la mise au point très rapide de vaccins, selon des protocoles différents,

entre des politiques, dans certains domaines (cf. décision d’emprunts concertés pour le budget européen, interventions des banques centrales…).

2- En même temps, si certains pays sont restés durablement bloqués, c’est pour n’avoir pas été assez loin sur ces deux mêmes terrains :

2.1- incohérence des choix des politiques, ou de leur présentation, entrainant un manque d’adhésion des peuples aux décisions prises (cf. conciliation difficile de décisions parfois incoordonnées, parce que partagées entre des objectifs contradictoires simultanés… et insuffisante confiance, perte d’adhésion et comportements indisciplinés de certains peuples) ;

2.2- des coopérations internationales défaillantes (cf. dissimulations d’informations, restrictions des échanges, ou même détournements de moyens tels que les masques ou les vaccins…).

Ceci nous confirme bien que pour surmonter des menaces qui mettent en péril notre survie à tous, en même temps, les deux choses qui sont les plus déterminantes sont :

– l’ouverture culturelle et la cohésion des peuples, autour de démarches partagées, sous l’autorité de dirigeants acceptés, du moins durant la période d’exposition aux risques induits par la pandémie et la crise qu’elle provoque. Après tout, dans la tempête, une velléité de mutinerie, ou d’agir dans le sens de ses seuls intérêts personnels, est inadmissible ;

– une compréhension, entente et coopération internationale renforcée.

PRATIQUES CULTURELLES

Doit-on s’attendre à une reprise de l’inflation et à une hausse des taux ?

Actuellement, certains intervenants sur les marchés financiers anticipent une reprise de l’inflation, qui risquerait d’entraîner une hausse des taux d’intérêts. Qu’en penser ?

On peut effectivement prévoir la résurgence d’un peu d’inflation, parce que les prix ont toute chance d’augmenter dans les prochains mois. Les coûts des matières premières qui se raréfient et, en particulier, de l’énergie se sont déjà accrus assez fortement.

Cependant, dans la plupart des secteurs, les prix resteront tout de même contenus, du fait de la concurrence internationale suscitée par le maintien de la mondialisation des échanges. Les entreprises s’efforceront ainsi, plus que jamais, face à la pression des consommateurs et à la concurrence, de profiter des gains de productivité apportées par les technologies (généralisation des automatisations et robotisations…).

Donc un dérapage des prix, induisant une inflation forte est très improbable, sauf, peut-être, dans certains pays d’Amérique latine.

Les comportements des consommateurs pourraient-ils changer les choses ? La population s’est habituée, durant les confinements et couvre-feux, à consommer moins. Et le revenu des ménages a été globalement maintenu, malgré la crise économique, notamment grâce aux mesures de soutien mises en place par les gouvernements, dont les politiques monétaires et budgétaires ont été sans précédent. De ce fait, la plupart des foyers, en particulier les plus aisés, ont accumulé une épargne accrue. Celle-ci devrait leur permettre de satisfaire leurs aspirations à profiter de la réouverture des restaurants et des spectacles. Ce qui se traduira probablement dans une frénésie de profiter des loisirs de contact et divertissements. On peut donc anticiper un rebond de la consommation assez fort, qui pourrait provoquer une hausse des prix. Même si je doute que cela induise une croissance forte durable.

Je ne m’attends pas, dans les prochaines périodes, à la réémergence d’une spirale inflationniste entre les prix et les salaires. Je ne crois pas que l’accroissement des prix suscitera, à court terme, des revendications massives d’augmentations des salaires pour maintenir les pouvoirs d’achat. Surtout que l’influence des syndicats risque d’être, dans ce contexte, assez faible.

Il n’y aurait d’inflation importante qu’en cas de déséquilibre entre la demande et l’offre. Avec la reprise économique, l’augmentation de la demande est probable.

Toutefois, avec la relance de l’activité, les entreprises vont intensifier leur production, afin de reconstituer leurs bénéfices. Je ne m’attends donc pas à une offre restreinte, qui, face à une demande accrue, conduirait à une surenchère tarifaire.

D’ailleurs, les pouvoirs publics auront à cœur, une fois la pandémie maîtrisée, de soutenir la relance de la production, donc de l’offre, plus que de soutenir la demande. Après tout ils viennent d’assumer, durant la crise provoquée par la pandémie, le paiement d’une partie des revenus des salariés mis au chômage partiel. Et puis ils ne pourront intervenir sur tous les plans et seront sans doute préoccupé de la croissance, permettant de limiter la ponction fiscale pour le remboursement des dettes et déficits générés par les emprunts publics massifs.

Les coûts ne déraperaient guère qu’en cas de baisse de la population active, créant des pénuries de main d’œuvre compétente, donc une surenchère à l’embauche, tirant les prix vers le haut. Avec le vieillissement, la population en âge de travailler et active diminue dans les pays riches et même en Chine. Ainsi, peut-on craindre une surchauffe de l’économie américaine, dopée par les mesures de relance annoncées, dont le montant (1900 milliards de dollars) dépasse l’écart entre l’activité économique actuelle et son niveau maximum théorique (plein emploi). Ce qui pourrait entraîner des difficultés de recrutement, donc des incapacités à suivre la demande. Combiné avec la volonté de Joe Biden d’augmenter le salaire minimum aux Etats-Unis, qui induira des augmentations des bas salaires, cela pourrait entraîner un accroissement des coûts de main d’œuvre, se répercutant sur les prix. La reprise d’une certaine inflation dans l’industrie américaine contaminerait alors sans doute l’Europe. Mais l’extension d’une telle évolution sera neutralisée par le fait qu’il n’y a de manque de personnel qualifié et peu onéreux, ni en Inde, ni dans la plupart des pays d’Asie du sud-est, ni en Afrique. D’ailleurs la concurrence des pays émergents, premiers sortis de la crise économique, se déploie à nouveau. Et leur main d’œuvre reste nettement moins payée que celle des pays développés, ce qui contient les coûts de production. Dans une économie mondialisée, les prix des biens qui font l’objet d’échanges commerciaux ont alors tendance à converger, ainsi que, dans une certaine mesure, les salaires de ceux qui les produisent. Je ne suis pas convaincu que les situations des travailleurs sous-payés qui se sont dévoués pour que la société tienne le coup durant la crise sanitaire (soignants, caissières des supermarchés, livreurs, éboueurs…) seront durablement revalorisées. Il ne me paraît pas non plus évident qu’il faille s’attendre à une réduction des inégalités sociales aux extrêmes, qui se sont encore accrues durant la crise économique provoquée par la pandémie.

En définitive, les banques centrales ne seront donc pas incitées à remonter leurs taux pour freiner la hausse des prix, pour trois raisons. Tout d’abord, depuis longtemps, elles craignent stagnation économique et souhaitent qu’il y ait un peu d’inflation. Par ailleurs, elles continuent à estimer nécessaire de maintenir des taux de référence bas, qui soutiennent les entreprises et ont eu, notamment, un impact massif sur les emprunts immobiliers, de façon à entretenir une certaine croissance dans les pays développés. Enfin, elles voudront probablement calmer la distribution massive de liquidités, qui est de nature à contribuer à une intensification des demandes, après la période de forte création monétaire qu’elles ont menée, au cours des derniers mois, pour répondre à la demande des Etats.

D’ailleurs globalement les marchés financiers continuent à acquérir les emprunts des Etats à des taux nuls ou même négatifs. Ce qui est bien le signe qu’ils restent persuadés que les taux directeurs des banques centrales resteront bas.

Les banques commerciales seront donc sans doute les seules à regretter que les taux n’augmentent pas, pour prendre suffisamment en compte le niveau des risques.

Le plus probable est donc à la fois une légère augmentation des prix et un maintien de taux bas. Ce qui induira une absorption d’une partie des liquidités et un effritement de l’épargne, mais permettra des emprunts rémunérateurs pour le financement d’investissements à risque.

PRATIQUES CULTURELLES

On ne dépassera les polémiques stériles actuelles qu’avec plus de rigueur

Actuellement, de plus en plus de nos contemporains ne croient plus à rien… ou se sentent, au contraire, menacés par des complots. J’observe les raisonnements des polémistes dans les médias ou les réseaux sociaux. J’y constate que les réactions émotionnelles spontanées, les sentiments, les opinions, les croyances et les passions irrationnelles dominent, au détriment de la réflexion et de la logique. Cela n’est supportable, alors que l’humanité fait face à des risques qui pourraient lui être fatals.

Plus de rigueur serait nécessaire, dans bien des domaines, pour que les discours soient plus convaincants. Dans « Dépasser les antagonismes interculturels Un défi vital pour le monde », j’admets volontiers que « la volonté d’objectivité ne doit pas conduire à la négation des aspects subjectifs… et inciter à ignorer les sentiments, l’affectivité ». Mais je suis tout de même frappé que les manières courantes de raisonner de la plupart de nos contemporains sont pleines de failles :

– nous avons tendance à tout vouloir résoudre dans l’urgence ;

– les problèmes sont souvent mal posés, en termes de solutions et de moyens, plus que d’écarts à combler, sans la fixation de ses buts, dont j’ai démontré l’utilité, il y a plus de trente ans, dans mon livre « Des méthodes efficaces pour étudier les problèmes ». Cela va aussi à l’encontre de la nécessaire étude du sujet que l’on prétend traiter (domaine, limites, demande…), que nous défendions dans « Savoir apprendre », que j’ai publié, depuis, avec François Maquère ;

– les réflexions sont actuellement trop souvent fondées sur des informations non fiables, faute de se référer à ce qui est observable, constatable, factuel. Ce qui est justifié par une négation a priori qu’il existe une vérité. Merci aux promoteurs des fake news et de la déconstruction ! ;

– ou bien l’information prise en compte est incomplète et lacunaire, souvent faute d’une consultation de toutes les sources et d’une écoute attentive des autres ;

– il y a aussi souvent une confusion entre croire et savoir, entre les aspects de la réalité et ses propres points de vue. Ce n’est pas parce qu’on le pense, que c’est vrai. Ainsi, le fait que « 44 % des Américains croient que la création est telle qu’elle est décrite dans la Genèse » et non la suite de l’évolution qu’a démontrée Darwin est le signe de leurs méconnaissances et correspond au fait que leurs a priori l’emportent sur la rationalité ;

– il est devenu habituel d’effectuer des comparaisons avec les autres, plutôt qu’avec soi-même, dans le temps, ou par rapport aux objectifs qu’on a pu se fixer, ce qui induit un repli sur soi et ses groupes d’affinité… et une focalisation sur l’égalité, même lorsqu’elle est inéquitable ;

– les raisonnements sont souvent peu approfondis, fondés sur les déductions de la logique aristotélicienne du tiers exclu, selon laquelle tout ne peut être que vrai ou faux. Il y a pourtant bien des choses qui ne sont ni totalement vraies, ni totalement fausses, notamment en cas d’incertitude, non savoir, ou non détermination, dans l’univers de l’ambigu, de l’ambivalent et du probable, du risque, de la chance. Cette logique binaire… fait tenir pour certain ce qui est douteux, ce qui explique l’addiction au jeu et bien des croyances, par exemple aux prédictions des cartomanciennes. Plus fondamentalement, cela ne permet pas d’appréhender les instabilités caractéristiques du temps, qui font que ce qui vit, change et devient constamment différent de ce qu’il était à l’instant d’avant, tout en restant lui-même ;

– les analyses proposées sont souvent simplistes. Les raisonnements n’exploitent généralement guère ni les contradictions, ni les influences mutuelles, interactions et interférences entre les facteurs, covariations et rétroactions. Ce qui limite la rationalité des explications apportées ;

– peut-être parce que chacun sent confusément que sa pensée est vulnérable, la plupart des conclusions prises ne font que se conformer aux assertions collectives courantes, comme si le fait que tout le monde le pense en faisait une vérité, ce qui est clairement liberticide ;

– parfois on s’en remet simplement aux suggestions proposées par des automates qui effectuent des rapprochements qu’on ne maîtrise pas, ce qui débouche sur des interprétations et recommandations hasardeuses ;

– on aboutit à la mise en avant de décisions répondant à des aspirations individualistes ou claniques, au détriment de la prise en compte des intérêts collectifs et des coopérations fraternelles ;

– il en résulte, en fait, le plus souvent, une difficulté à remettre en question ses croyances personnelles préalables.

On aboutit à ce que chacun croie avoir raison et affirme avec force ses convictions qu’il présente comme étant des certitudes. Ce qui aboutit à des polémiques et affrontements sans issue.

Alors même que nous faisons face à des menaces vitales communes qui nécessiteraient d’allier nos efforts pour les surmonter : dégradation rapide du climat et des espèces de notre biosphère, accroissement démographique qui conduit à l’épuisement des ressources naturelles de la terre, course à la prolifération des armes qui s’accélère, émergence et extension des fanatismes ethnico-religieux, développements de technologiques dont nous ne maîtrisons plus les effets, financiarisation de l’économie mondiale que plus personne ne contrôle, etc.

Toutes ces observations me conduisent à estimer qu’il est devenu, aujourd’hui, primordial de défendre une rigueur de pensée, qui est trop souvent absente.

Bien sûr, tout n’est pas dans les mots et les échanges d’idées abstraites. Le pragmatisme et l’action sont primordiaux. Mais l’intelligence critique, les démonstrations et les argumentations sont aussi ce qui fait avancer le monde. Quelle arme plus efficace, pour faire face aux intolérances dogmatiques, que la curiosité de la connaissance validée par l’expérimentation scientifique et la pensée critique, qui a la capacité de sortir d’elle-même, observer les choses de l’extérieur et casser notre tendance à un égocentrisme étouffant ?

PRATIQUES CULTURELLES

Les guerres mondiales du vingtième siècle pèsent lourdement sur les équilibres géostratégiques actuels

Depuis deux générations, le monde est traversé par des transformations que nous ne maîtrisons pas. Pour en appréhender le sens, il n’est pas inutile de se remémorer notre passé. Les guerres mondiales du vingtième siècle nous aident à discerner les raisons de nos évolutions actuelles.

La première guerre mondiale a coûté la vie à près de vingt millions de personnes, y compris les victimes civiles, sur une population mondiale d’1,8 milliards d’habitants. Elle a principalement impacté les pays belligérants européens, dans lesquels vivaient 25 % de la population mondiale et d’où proviennent 90 % des morts.

Cette guerre a bouleversé les équilibres du monde, surtout si l’on prend en compte son enchainement sur la grippe espagnole, qui a aussi fait au moins 20 millions de morts.

Les principaux effets de la première guerre mondiale sont :

– L’annihilation de la France, dont près de 4% de la population a été tuée (en particulier un quart des hommes de 20 ans) et même près de 5 %, si l’on inclut la grippe espagnole. Sans compter les agonies ultérieures des gazés, les nombreux estropiés, plus ou moins invalides et les « gueules cassées » traumatisés à jamais… Un tiers de la France était en ruines. Ses champs étaient souillés d’obus et de mines. Et le coût de la guerre avait arrêté l’élan de son économie. On peut comprendre la volonté de Clémenceau d’obtenir de l’Allemagne des réparations, mais aussi l’effondrement de l’évolution démographique de la France, entre 1914 et 1945. La perte de la moitié des hommes dans une France, encore majoritairement paysanne, explique aussi l’accélération d’un exode rural, compensé par une industrialisation croissante. L’avenir de la France était bridé.

– Durant la guerre, entre 2 et 3 millions de Russes furent tués. Cela créait un espace pour des décennies de bouleversements qui devaient avoir des retentissements mondiaux : l’expansion du communisme, la guerre civile, la fuite d’1,5 millions de Russes vers l’étranger, les famines en Russie (5 millions de morts en 1922), l’instauration de la terreur rouge, des camps de concentration et des goulags.

– La réussite des soviétiques suscita des tentations communistes dans toute l’Europe (spartakistes en Allemagne, Gramsci en Italie…). Ce qui provoqua une intensification des réactions d’extrême droite antisémites, débouchant sur l’émergence du fascisme et du nazisme… Parallèlement, des aspirations nationalistes à l’indépendance s’amorçaient dans les territoires annexes et colonies, dont les peuples avaient été mobilisés pour combattre (Irlande dès 1916, Canada, Inde, Maroc…). Elles furent encouragées par le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » promu pas W. Wilson, qui faisait craindre des pertes de territoires aux nationalistes. Dans les esprits, les affrontements entre idéologies prenaient ainsi la place des religions… et la tendance au nationalisme guerrier s’étendait.

En même temps, le traité de Versailles avait suscité des bouleversements et tensions :

– La destruction de l’Empire austro-hongrois avait créé des ambitions d’autonomie dans toute l’Europe centrale et les Balkans (Hongrie, Tchécoslovaquie, Yougoslavie…). Celle de l’Empire ottoman avait introduit une perte de points de repère de référence dans le monde musulman et ouvert la porte à des conflits entre les peuples arabes qui devaient se prolonger. Cela contribua aussi au développement des nationalismes (cf. oppositions entre Turcs, Arméniens et Kurdes).

– La base culturelle de toute-puissance des germaniques (« nous sommes la guerre », cf. soutien populaire de l’armée), faisait qu’ils n’avaient pas le sentiment d’avoir perdu la guerre et n’étaient pas résignés. S’ajouta l’amertume et l’humiliation du désarmement, des sommes à payer qui ruinaient le pays (cf. inflation…) et de la recréation de la Pologne, avec un accès à la mer qui coupait l’Allemagne en deux. L’abdication de Guillaume II, remplacé par une république socialiste qui ne suscitait pas l’adhésion de la population, chez qui se renforçait une haine de la France, présageait d’un désir de vengeance et en préparait la réalisation.

– Simultanément, des attitudes ambigües, à tendance isolationniste, s’étendaient en Amérique, où demeuraient de nombreux immigrés provenant d’Allemagne. Le vote négatif du congrès américain, qui ne ratifia pas le traité de Versailles et la création de la S.D.N., en témoigne. L’Amérique souhaitait avant tout promouvoir son système libéral dynamique, au moins jusqu’à la dépression économique de 1929. Le pays recevait des populations venues d’une Europe où il y avait beaucoup de pauvreté, des affrontements entre groupes (cf. pogroms d’Ukraine), des surplus de femmes et 6 millions d’orphelins… Il apparut aussi qu’au retour d’Europe, des soldats noirs américains, qui avaient été traités sans racisme en France, amorçaient l’expression de revendications d’égalité. Dans ce contexte intérieur mouvant, on assista à la montée de courants visant à moraliser la société (cf. prohibition entre 1920 et 1933).

Les équilibres géopolitiques actuels résultent aussi, dans une large mesure, de la seconde guerre mondiale, au cours de laquelle il y eut près de 60 millions de morts, dont les 6 millions de juifs exterminés par les nazis, soit 2 ,5 % d’une population mondiale de 2,4 milliards :

– La guerre, partie d’Europe, s’était déplacée vers l’Asie du sud-est, où il y a eu près de 30 millions de morts, soit 2,7 % d’une population de 1130 millions. Cela préparait et annonçait le basculement du pôle central du monde, de l’Atlantique au Pacifique.

– Tandis qu’en Europe, l’Allemagne avait été détruite et le reste de l’Europe était découragé. Notamment les plus grands pays, qui furent immédiatement confrontés à des guerres d’indépendance de leurs colonies, qu’ils avaient mobilisés pendant le conflit. L’Europe était contrainte à abdiquer de sa prééminence.

– Les pays d’Europe centrale furent bouleversés (9 millions de morts, sur 105 millions d’habitants, soit 8,5 %) et subirent, aussitôt, la main mise soviétique. L’est de l’Europe, qui avait perdu ses lignes de force trente ans plus tôt, était durablement maintenu sous tutelle. Tandis que la Russie, qui avait eu 25 millions de morts (15 % de la population) durant la guerre, était écartelé entre la volonté de prouver ses succès et sa difficulté à s’en donner les moyens.

– Pendant ce temps, l’Amérique du nord sortait d’une guerre, où elle avait eu relativement moins de morts que la plupart des autres, avec une industrie dynamique, dont le développement avait été stimulé par le conflit. Cela lui conférait une position mondiale dominante de fait, qu’elle n’assumerait que contrainte, par des interventions brutales, sans s’être toujours dotée des expertises nécessaires pour bien comprendre ses terrains d’action.

Quelles autres conséquences des conflits mondiaux passés pourraient encore nous aider à anticiper les évolutions du monde auxquelles nous devons nous attendre ? La convergence qu’ils dessinent n’annonce-t-elle pas un avenir d’entente et compréhension entre les peuples ?

PRATIQUES CULTURELLES

Les conflits violents sont-ils évitables ?

Ces cinquante dernières années, les confrontations armées se multiplient, notamment au Moyen Orient (Palestine, Somalie, Afghanistan, Algérie, Irak, Iran, Lybie, Soudan, Yémen, Syrie, Kurdistan, Arménie). Ne survivent que les plus forts. Trop souvent, la brutalité l’emporte sur la raison. Est-ce dû à la nature humaine, ou à une diversité de phénomènes divers ? Mais, alors, si, actuellement, l’entente entre les peuples est indispensable et possible, comment l’instaurer ?

Certains pensent que la perpétuation des conflits est inévitable, car ils sont dans la nature des hommes… Une propension au mal, sanguinaire, existerait, chez l’homme, conformément à la théorie de Hannah Arendt. Les hommes ne sont-ils pas souvent irresponsables, cupides, vénaux, racistes, malveillants, iniques et cruels ? De nombreux auteurs (Saint Augustin, Machiavel, Luther, Adam Smith…) ont ainsi développé des conceptions selon lesquelles les hommes seraient spontanément égocentriques, méfiants et hostiles aux autres. Pour la culture judéo-chrétienne, avec l’idée de « péché originel », le mal préexiste au bien, chez les humains. Pour ma part, je ne souscris pas du tout à cette conception, que reprend Freud, lorsqu’il dit, dans « Malaise dans la civilisation », que l’homme a un « besoin d’agression aux dépens de son prochain, d’exploiter son travail sans dédommagement, de l’utiliser sexuellement sans son consentement, de s’approprier ses biens, de l’humilier, de lui infliger des souffrances, de le martyriser et de le tuer ». Il s’agit là, à mon sens, d’une conception artificielle, justifiant nos travers pervers. En effet, les études actuelles de l’histoire de l’humanité démontrent que l’interprétation de l’évolution comme étant une lutte pour la survie, dont ne subsisteraient que les plus forts, est une erreur. On sait aujourd’hui que des entraides ont été déterminantes dans la sélection. Ceux qui ont survécu ont protégé les leurs, ou au moins leurs progénitures. Il n’y a que par les alliances, y compris entre espèces, que les êtres vivants ont survécu. C’est leur aptitude à s’intégrer dans une communauté et coopérer qui a rendu les hommes en, mesure de dominer le monde.

Si je ne souscris pas à cette conception pessimiste, je ne peux pourtant que constater que les divergences entre les peuples sont inévitables, pour plusieurs raisons.

Tout d’abord, il y aura toujours, entre les humains, des divergences d’opinions.

« Il adviendra aussi toujours qu’apparaissent, parfois, des intérêts contraires entre eux… Il est normal que chacun s’efforce d’améliorer sa situation… On peut comprendre que la tendance spontanée de chacun soit de chercher à en tirer parti, pour lui-même, sans se soucier des autres et de tenter de conserver ses avantages, parfois, au détriment des autres ». Il y aura toujours des égoïstes, qui agissent selon leur intérêt personnel, sans se soucier de l’intérêt général et qui tentent de s’approprier les biens d’autrui.

Il arrive aussi que des antagonismes résultent de la peur des autres et de la lâcheté. On s’engage alors dans des conflits, sous le prétexte de se défendre d’une agression venant de l’extérieur.

Ajoutons qu’aujourd’hui, plus que jamais, les compétitions entre les individus et les groupes s’intensifient. Cela fait que, comme le révèle des expériences que j’ai faites, « la plupart des groupes… s’enferment spontanément dans un comportement suicidaire d’antagonisme à l’égard des autres, qui leur est, en définitive, défavorable ». Pourtant « toute concurrence ne veut pas dire élimination ou, a fortiori, destruction d’adversaires… qui sont bénéfiques pour se renforcer… Les succès économiques du libéralisme… dans le développement des pays émergents, montre bien que la concurrence entre les peuples peut être profitable à tous ».

Il arrive aussi souvent que les réactions des hommes soient le produit de leur manque de réflexion et bêtise, de leur avidité, ou de leur malveillance.

Il arrive encore que certains, par orgueil, « surtout les plus forts, soient tentés, pour faire valoir leurs propres intérêts ou croyances, de dominer les autres, écraser les oppositions et user de la force, pour laquelle leur pouvoir économique ou militaire est déterminant ». Ils deviennent parfois alors des mégalomaniaques qui tentent d’exercer une hégémonie, dominer et s’assujettir les autres… et tentent souvent de diviser pour régner, afin de l’emporter.

Il arrive aussi que « des hommes tentent d’user de la violence, pour faire fléchir ou détruire leurs adversaires, parfois simplement du fait de rivalités fraternelles pour le pouvoir ».

Enfin, « il y a… des « salauds », des criminels, des fous meurtriers et des sadiques, tirant leur plaisir du mal qu’ils infligent aux autres, contre lesquels il faudra toujours lutter ». La méchanceté existe. Je l’ai constaté, en travaillant, pendant dix ans, sur les fraudes. Mes analyses faisaient ressortir que dix à vingt pour cent de nos contemporains se moquent des autres, que dix à vingt pour cent des gens sont scrupuleux et constamment soucieux de respecter les règles sociales et ne pas nuire aux autres… et que les soixante à quatre-vingt pour cent qui restent sont généralement fiables, mais aussi capables de saisir une occasion pour transgresser les obligations morales, ou faire un calcul erroné, afin d’en tirer un plaisir ou un avantage.

Il y aura donc toujours des tensions interpersonnelles… Cela ne signifie pas qu’elles doivent nécessairement déboucher sur des conflits… Ne peut-on pas les résoudre pacifiquement ?

Aujourd’hui, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, les coopérations entre les peuples deviennent à la fois indispensables et possibles. Tout d’abord, les armements qui permettent des « destructions massives » sont accessibles à bien des pays. Tout affrontement pourrait éliminer toute vie sur la terre. D’ailleurs, depuis 75 ans, nous avons su éviter, avec la dissuasion, de nous détruire avec la bombe atomique. Par ailleurs, les échanges scientifiques et les transactions commerciales internationales deviennent plus fructueux que les affrontements.

Il devient alors vital de se soucier, ensemble, du collectif… Cela ne veut pas dire que « les conceptions et pratiques développées dans les sociétés modernes, pour pacifier les relations, soient pertinentes et suffisantes. Certaines prétendent évacuer de nos vies toute forme possible de différend ou de drame, en imposant la paix dans les esprits. Elles ne tolèrent l’expression d’aucun autre sentiment à l’égard d’autrui que l’accord désintéressé. Ce qui conduit à proscrire les affects et les émois. A les croire, il faudrait, idéalement, une vie neutre, sans frein dans les échanges, donc éluder l’altérité, source de malaises… Or, nous avons appris que les émotions que nous tentons de « refouler » ressurgissent négativement dans notre inconscient. Il est préférable de les reconnaître… »

Ais, inversement, nos désaccords ne devraient pas impliquer « le dénigrement mutuel systématique, qu’illustrent les positions des politiciens. On peut s’efforcer de comprendre, avant de critiquer. L’argumentation pour défendre ses positions n’en sera que meilleure. Ce n’est pas parce que nos idées s’opposent, que le dialogue entre nous ne peut pas être bénéfique. Au contraire, l’échange n’en sera que plus enrichissant ». Il est indispensable aussi d’obtenir que ceux qui possèdent plus, acceptent de partager, au moins une partie de ce qu’ils ont.

PRATIQUES CULTURELLES

Luttons contre notre pessimisme, pour être lucides sur les améliorations et imperfections

Nos contemporains se plaignent de plus en plus souvent. Pourtant, même s’il reste beaucoup à faire, le progrès du monde est indéniable, si l’on considère une longue période. Je le montre dans « Dépasser les antagonismes interculturels Un défi vital pour le monde ». Cela n’empêche pas beaucoup de nos concitoyens de penser le contraire. Pour une saine conception des choses, il importe de comprendre les raisons de ces perceptions trompeuses et opinions erronées.

Tout d’abord, dans le domaine économique, les grandes famines ont disparu… Deux milliards d’êtres humains sont sortis de la misère. « Les progrès les plus nets concernent évidemment les populations des pays en développement… émergents. Les situations de centaines de millions de Chinois et d’Indiens se sont améliorées » (page 54). Mais, globalement, le pourcentage de personnes vivant dans une extrême pauvreté a été divisé par… quatre, car les 40 % de la population mondiale qui vivaient, en 1981, sous le seuil d’extrême pauvreté, ne sont plus que 10 %. Autre exemple, « actuellement, la majorité des humains a accès à l’électricité, alors que c’était à peine plus de la moitié de la population mondiale, il y a 30 ans » (page 55).

Cependant, la mondialisation a moins profité aux plus pauvres et surtout aux classes moyennes des pays développés. Il y a pourtant eu plus qu’un doublement de la productivité du pouvoir d’achat par travailleur, depuis 1975. Les pays industrialisés ont ainsi connu une amélioration moyenne de leurs niveaux de vie, même si « l’économie qu’induit la baisse du coût des produits importés, grâce à la mondialisation, est souvent méconnue et sous-estimée » (page 165). « Ainsi, en 100 ans, dans le monde, le revenu moyen par personne a été multiplié par 10, alors que le prix de la nourriture a été divisé par deux » (page 54). Notre richesse a été multipliée par 20 en quelques décennies. La prospérité l’a emporté sur la pauvreté.

Le résultat c’est qu’on travaille moins. « En 1900, la durée de travail y représentait un quart de la vie (12 ans sur une espérance de vie de 46 ans). Aujourd’hui, si l’on tient compte des réductions d’horaires et des congés payés, elle n’en constitue plus au total, en cumulé, que moins de 10 % (8 années, sur 80 ans) » (page 54).

Plus de temps pour les loisirs et pour s’instruire. « Concernant l’éducation, le nombre des enfants non scolarisés a été divisé par 2 en 20 ans, ce qui fait qu’il n’y a plus 80 % d’analphabètes, comme en 1820, mais seulement 20 % actuellement et qu’en France, on est passé de 20 % à 80 % de bacheliers, depuis 1968 » (page 54).

D’autres observateurs considèrent que nous bénéficions aujourd’hui d’une existence plus pacifique et sûre. Ils affirment que « la violence physique… a baissé dans le monde. Au Moyen Age, la torture… était fréquente, de même que les bûchers, pendaisons, ou décapitations publiques. Depuis, le nombre des tyrannies a diminué. La criminalité aussi, puisque… le taux d’homicides a décliné de 95 %, entre le quatorzième et le vingtième siècle » (page 55). Et puis, depuis le milieu du vingtième siècle, les guerres sont plus rares et tuent moins gens. Pour la première fois, le nombre des suicides dépasse le nombre de morts sur les champs de bataille ! La lutte armée entre Etats a presque disparu et les conflits contemporains sont principalement internes, notamment du fait du terrorisme. Par exemple, avec 30 000 morts, l’Afghanistan concentrait 60 % des victimes, en 2019. Pourquoi cette baisse ? Les analystes évoquent souvent six facteurs explicatifs, souvent d’ordre culturel :

– la diminution des motifs de conflits, avec l’augmentation du nombre des Etats, à la suite des décolonisations et indépendances ;

– les rapports militaires dissuasifs qui se sont établis entre les grandes puissances, depuis 75 ans, à la suite de la mise au point d’innovations techniques capables de destructions massives,

– le développement du libéralisme et l’accroissement des échanges librement consentis entre les peuples et les interdépendances économiques et commerciales qui en résultent. Ce qui fait que la guerre n’est plus le mode le plus rentable de règlement des différends entre les nations ;

– la diffusion d’une « éthique » fondée le respect des différences raciales, physiques ou autres et d’une peur de la guerre, que traduit la stagnation du nombre des articles de journaux comportant le mot « guerre » (environ 15 %), alors que se multiplient ceux qui comportent le mot « santé » (plus de 30 %) ou, plus récemment, le mot « climat » ;

– la multiplication des normes internationales de non-recours à la violence armée ;

– le développement de la démocratie et la diffusion de l’esprit des Lumières (primauté de l’Etat de droit, liberté de la presse…) et l’extension de l’éducation obligatoire…

Enfin, il y a aussi eu une indéniable amélioration sanitaire, puisque la plupart des gens sont aujourd’hui en meilleure santé. « Il y a… beaucoup moins de décès de femmes en couche et d’enfants… On peut attribuer ce progrès aux avancées de la science (hygiène, vaccins, pratiques médicales, antibiotiques…), qui a éradiqué de nombreuses maladies infectieuses » (page 54), mais aussi au travail en coopération, que traduit, par exemple, l’annonce par l’OMS, en septembre 2020, de l’éradication de la poliomyélite en Afrique.

Il en résulte un rallongement de notre « espérance de vie, qui a augmenté de 40 ans, depuis 1900. En un siècle, elle est passée de 45 à 82 ans, en France, où elle a encore progressé de 7 ans depuis 1975… et augmente actuellement de 2 mois par an. Plus récemment, elle a doublé dans les pays émergents… Ce qui crée d’ailleurs des problèmes aigus pour le troisième âge (oisiveté et hébergement à gérer, poids des dépenses de santé, équilibre entre actifs et retraités et financement des retraites) » (page 55).

En résumé, nous avons, aujourd’hui, une vie à la fois plus confortable et facile, plus libre, plus paisible et plus longue que par le passé…

Il ne s’agit pas de nier qu’il reste des menaces et des améliorations à réaliser, dans bien des domaines : plus de 2 milliards de personnes n’ont toujours un accès à l’eau potable de chez eux, des nourritures industrielles déficientes se multiplient, les ressources naturelles terrestres s’épuisent, des inégalités économiques s’accroissent, la pollution, le dérèglement climatique et la dégradation de l’environnement s’étendent, une progression inquiétante des régimes politiques non démocratiques apparaît, etc.

Mais cela n’explique pas que « les progrès soient rarement perçus comme tels… Face aux bouleversements du monde, beaucoup de gens oublient et pensent que « c’était mieux avant » … Seulement un tiers des Français et les deux tiers des Allemands considèrent que la vie est meilleure qu’il y a 50 ans… 56 % des Français et 45 % des Allemands et des Américains estiment que la situation financière de leurs compatriotes est pire qu’il y a 20 ans » (page 56). Ce pessimisme est sans doute dû au fait que les humains ont tendance à ne regarder que le négatif, à en surestimer l’importance, à anticiper le pire et à idéaliser le passé. Pourquoi ?

– notre attention, naturellement défensive, fait que nous sommes attentifs et percevons en priorité le dangereux, ou ce qui pourrait nous être néfaste, plus que sur le « bon ». Ce qui nous conduit d’ailleurs à sous-estimer les améliorations ;

– il en résulte que lorsque l’on prend conscience d’un évènement négatif, on a tendance à focaliser notre attention sur lui et l’interpréter automatiquement comme étant le signe d’une dégradation de la situation, ou même l’oeuvre de sinistres malfaisants ;

– on peut « être influencé, pour cela, par des « prophètes de malheur » qui trompent les gens et nourrissent leurs peurs » (page 57),

– « d’autant plus qu’avec les réseaux sociaux, on est assailli, à longueur de journée, par un torrent de mauvaises nouvelles, images effrayantes et commentaires négatifs » (page 57), propageant un catastrophisme, un « déclinisme » et un « complotisme » ;

– ce peut être accentué par les systèmes politiques. Les dirigeants des régimes populistes ont tendance à insister sur les menaces qui justifient leur autocratie, tandis que les responsables des démocraties sont souvent plus soucieux de répondre aux inquiétudes immédiates de leurs électeurs, que de se préoccuper des enjeux et défis à long terme ;

– les médias, sensibles à la publicité qui les paie, donc à la taille de leur audience, plus qu’à la véracité des informations qu’ils diffusent, mettent, la plupart du temps, au premier plan, les données bouleversantes, terrifiantes ou affolantes, catastrophes et drames, qui attirent le public. Ils prennent, pour cela, « prétexte que leur mission est d’alerter… et parlent rarement de ce qui va bien, notamment des progrès… Ce qui donne une image déformée de la réalité et contribue à accroître l’inquiétude » (page 57), l’anxiété, le cynisme et la dépression des populations ;

– notre mémoire est sélective et rend éphémères nos souvenirs du négatif. Nous oublions toutes les difficultés que nous vivions il y a ne serait-ce que quelques dizaines d’années ;

– nos comparaisons sont alors déformantes, car elles filtrent les « aspects peu enviables des vies des paysans, des artisans, des mineurs, des ouvriers… du dix-neuvième siècle, alors que les enfants travaillaient dans les mines » (page 56).

Heureusement, les scientifiques, qui ont à prouver et rendre des comptes sur ce qu’ils affirment, sont là pour compenser. Ils rétablissent la réalité. Mais ils sont trop souvent loin d’avoir la même audience. A nous de les écouter et questionner plus.

PRATIQUES CULTURELLES

Pour maîtriser le réchauffement climatique, une évolution culturelle est nécessaire

J’ai vu, le 26 janvier, sur M6, le dernier film de Yann Arthus-Bertrand, « Legacy, notre héritage ». C’est un remarquable plaidoyer, qui invite l’humanité à se mobiliser pour lutter à la fois contre le réchauffement climatique et contre la destruction de la biodiversité. Il est pourtant décevant, pour moi, en reconnaissant que pas grand-chose n’a été fait, au cours des 50 dernières années… et en n’incitant guère les gens qu’à mieux consommer. Ne serait-il pas nécessaire d’analyser plutôt pourquoi rien ne change, malgré la multiplication des conférences internationales ? Mais l’examen des causes de cette situation montre que nous sommes complices de ce suicide collectif. Pour en sortir, nous devrons réaliser, ensemble, une évolution culturelle.

« Legacy, notre héritage » est un long monologue, qui peut agacer, mais est illustré de superbes images et développe une argumentation impressionnante. En conclusion, il nous invite à décarboner nos vies (réduire notre consommation d’énergies fossiles de 5 % par an). Mais il ne peut que constater que ce qui a été réalisé depuis le rapport de 1972 du Club de Rome sur « Les limites de la croissance », la création en 1988 du Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’évolution du Climat (GIEC), le sommet de la terre de Rio de 1992, l’accord de Kyoto de 1997, qui décida de la stabilisation des émissions de gaz à effet de serre… et l’accord de Paris de 2015, qui fixe un objectif d’augmentation de la température auquel ont souscrit tous les Etats, sauf la Russie, n’est à la hauteur, ni des ambitions qui ont été affichées, ni de l’urgente nécessité de remédier à notre destruction de la nature qui conditionne notre survie.

En effet, l’utilisation des énergies fossiles continue à entraîner une crise de notre environnement climatique. Si l’on inclut le gaz de schiste, on extrait et consomme toujours plus de pétrole (100 millions de barils par jour !). Le développement des énergies renouvelables ne fait que s’ajouter. La combustion des énergies fossiles, qui génère du CO2 n’a jamais diminué, provoque toujours un effet de serre, donc un réchauffement climatique, qui s’accélère… et nous sera fatal.

Nous avons aussi poursuivi la destruction de la biodiversité, provoquée, notamment, par l’utilisation des pesticides. Sur 2 millions d’espèces vivantes connues, nous en avons éliminé près de 70 % au cours des 50 dernières années. 75 % des insectes volants ont disparu, de même que 30 % des passereaux, en France. Cela se poursuit, puisque la moitié des espèces sauvages sont menacées d’extinction et qu’environ 1000 d’entre elles disparaissent encore tous les ans. Et cela n’empêche pas, y compris plusieurs pays d’Europe, notamment le Royaume-Uni, de continuer à produire et exporter des pesticides interdits chez eux !

Si tout continue ainsi comme avant, l’essentiel ne serait-il pas de se demander pourquoi ?

Pour moi, trois phénomènes expliquent nos difficultés de mobilisation pour l’écologie :

– Notre immobilisme est d’abord dû aux égoïsmes individuels. Chacun veut être libre de faire ce qu’il veut… et préfère ignorer la réalité évidente, qui menace la survie de tous les êtres vivants, y compris celle nos enfants. Ainsi, 40 % des citoyens du pays le plus polluant de la planète, les U.S.A., ne croient pas (ou ne veulent pas croire) au réchauffement climatique. Je n’estime donc pas qu’il faille, pour faire un progrès, parier, comme Yann Arthus-Bertrand, sur le fait que la plupart des gens soient guidés par leur amour des autres, de tous les autres, quels qu’ils soient. Une évolution culturelle qui incite à la fraternité, la solidarité et même la compassion, est indispensable, sans qu’il faille que quiconque renie pour cela, ni ses intérêts supérieurs, ni les spécificités de son identité. Engageons vite un dialogue entre nous, pour cela.

– Les deuxièmes causes de notre incapacité à instaurer des conditions de vie sur terre qui soient durables, ce sont les antagonismes entre les collectivités et Etats. Depuis plus de 40 ans, chaque nation tient des discours écologiques qui évoquent ses propres options… et, en même temps, freine l’adoption d’un accord sur la mise en œuvre des solutions qui s’imposent… ou ne respecte pas ses engagements. Les premiers qui devraient agir sont ceux qui bénéficient le plus du maintien de la situation actuelle, c’est-à-dire les 10 % de la population mondiale qui, dans les pays industrialisés, produisent 70 % des émissions de CO2. Mais les préoccupations à long terme sont mal prises en compte par des démocraties, soumises aux pressions des intérêts individualistes. Et il continue à y avoir d’absurdes compétitions entre les pays, alors que tous subissent, de façon totalement interdépendante, les pollutions et les accidents climatiques, que les frontières n’ont jamais arrêtées. Pour un progrès réel, il faudra bien que les peuples conviennent de définir des normes et d’instaurer des dispositifs de contrôle de leur respect et de sanction des déviations. Ce qui suppose qu’ils acceptent d’adopter des valeurs communes.

– Enfin, si nous n’avons guère progressé dans la lutte contre le réchauffement climatique et la diminution de la biodiversité, c’est dû à la pression d’une finance, qui domine notre économie. Ainsi, les banques sont largement dépendantes de la croissance, elle-même encore fondée sur les énergies fossiles, que les investisseurs continuent à financer massivement. L’agriculture industrielle, qui utilise le plus les pesticides et absorbe 70 % de l’eau douce mondiale, dont un tiers pour nourrir le bétail, que consomment ceux qui mangent de la viande, épuise la terre. En même temps, la pêche intensive vide les mers, de plus en plus empoisonnées par les déchets plastiques. Mais l’une et l’autre n’enrichissent que très peu de gens. Nous subissons le diktat des 1 % des hommes qui possèdent aujourd’hui autant que les 99 % restant ! Il importe que nous réussissions à renverser cette situation, dans laquelle notre fonctionnement est dominé par les intérêts des gestionnaires de fonds… et instaurer un nouveau type de finance, qui soit au service de la planète, donc des hommes. Mais c’est un projet complexe, qui suppose un accord entre les peuples, qui nécessite, auparavant, que ceux-ci conviennent de certains principes.

Le changement de ces trois causes de nos dérives mortelles actuelles dépend donc de la réalisation d’une mutation culturelle. Actuellement, nous avons la capacité de changer. Si peu de chose évolue, c’est que nous n’en avons pas réellement la volonté. Si nous voulons sauver la vie sur notre planète, il va nous falloir arriver à un socle de valeurs partagées.

Nous devons nous rappeler de notre histoire. Etant des homos sapiens, nos ancêtres ont dû compenser leurs faiblesses naturelles. Ils l’ont fait en développant leur perspicacité (observation, déduction et compréhension, invention d’instruments, construction de stratégies…) et en s’appuyant sur leur aptitude à s’intégrer dans une communauté d’alter ego, s’entraider, coopérer et partager. Il leur a fallu aussi être capable de prendre des risques. Tout ceci a accru leur capacité d’adaptation et ils ont pu s’installer sous tous les climats, dans le monde entier. Ce sont ces aptitudes qui leur ont permis de maîtriser leur environnement naturel.

Mais ils ont fini par tout récupérer à leur bénéfice, conquérir la terre et éliminer tout ce (ou ceux) qui faisai(en)t obstacles à leurs envies…

Ce qui leur a donné l’habitude de chercher à tout s’approprier, à avoir, posséder et amasser toujours plus. C’est cette avidité qui entraîne, aujourd’hui, le genre humain à continuer sa course en avant suicidaire, aveugle, incontrôlée… et qui s’emballe.

Il est vital que nous en prenions conscience et réhabilitions les valeurs qui ont fait la réussite des homos sapiens, notamment l’intelligence et la coopération et le partage.