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Les évolutions de la société les plus étudiées sont-elles les plus déterminantes ?

Mon ouvrage « Dépasser les antagonismes interculturels Un défi vital pour la monde » démontre la nécessité de la coopération et donc de la paix entre les peuples, sans lesquels l’humanité ne saurait surmonter les menaces actuelles… Il ne dit pas que ce soit facile. Effectivement, on assiste aujourd’hui à plusieurs évolutions qui exacerbent les tensions entre les gens.

Par exemple, ceux qui prétendent représenter des minorités ethniques, sexuelles, ou religieuses qui font l’objet de discriminations et d’injustices, développent une « cancel culture » conflictuelle, qui transpose un modèle provenant des universités des U.S.A.. Ils énoncent, à partir d’un récit explicatif (« narrative »), une oppression des hommes blancs privilégiés, qui auraient mis en place des institutions racistes… et critiquent, même sans les connaître, ceux qui ont exprimé des avis, pris des positions ou eu des comportements qu’ils jugent déplacés. Chacun peut, pourtant, dire des idioties, sans être foncièrement mauvais. Pour appuyer leur thèse, ils vont jusqu’à exhumer, du passé de leurs adversaires, des informations concernant leurs actes ou déclarations anciennes. Il est compréhensible que des minorités défavorisées se réfèrent à ce qui a été à l’origine de leur malheur et appellent à la réparation des torts dont ils ont été victimes, au cours de l’histoire. Mais comment reprocher aujourd’hui à quelqu’un, des propos tenus ou des actes réalisés des années auparavant, sans tenir compte du contexte de l’époque ? Ces dénonciations et dénigrements aboutissent à des humiliations publiques, qui visent à détruire la réputation de celui qui est visé et provoquer sa honte. Le but du discrédit est de réduire l’autre au silence, en le bannissant de la tribune des médias. Cela aboutit d’ailleurs souvent à l’autocensure, par peur des « annulateurs ». C’est de nature à provoquer la déprogrammation, ou la mise à l’index de ceux que cela disqualifie. Ce qui peut aboutir à leur reniement par leurs amis… et compromettre leur carrière, ou même entraîner leur démission ou leur licenciement. Cette approche en arrive à traquer toute forme d’« appropriation culturelle », refusant à des hétéros le droit de jouer le rôle de gays, ou à des blancs de s’inspirer de la musique des noirs…

Chacun est alors sommé de choisir son camp face à des jugements sans nuances… et nul ne peut se taire, car ne pas s’indigner serait risquer d’être considéré comme complice. Cette dictature intellectuelle, à laquelle contribuent des historiens et sociologues qui se sont engagés, en s’appuyant sur leurs positions universitaires, dans la lutte contre les injustices à l’égard de certaines minorités, a au moins trois effets négatifs :

– Ses tenants s’indignent que d’autres pensent différemment d’eux et ne pensent qu’à écraser leurs opposants. Ils refusent de prendre en compte les avis de ceux qui ne partagent pas leurs opinions et sont indifférents au sort de ceux qui ne font pas partie du groupe auquel ils s’identifient. Cela va à l’encontre de la licéité de discuter de tout et étouffe l’échange libre d’idées et d’arguments, l’affrontement des contradicteurs, la confrontation des points de vue et le dialogue ouvert, qui invite à expliquer ses positions. Ce qui engendre ou accentue les intolérances. Serait-il impossible de vivre avec des gens qui ne pensent pas comme nous ?

– Ce rejet de ceux qui ont d’autres convictions que les siennes fait obstacle à la reconnaissance de l’égalité et au maintien du pluralisme et de la diversité. C’est une menace pour l’Etat de droit, la présomption d’innocence et la liberté d’expression, y compris de son désaccord. Alors que la démocratie est le lieu où de multiples croyances divergentes peuvent cohabiter.

– Cela exacerbe les oppositions entre les groupes, risque d’être le vecteur d’une division de la société… et fait obstacle à l’union entre les hommes, qui est souvent nécessaire pour la défense de leurs intérêts communs.

Cet accent sur la défense des minorités brimées, conduit à négliger d’autres transformations sociales déterminantes, que ces agitateurs incarnent d’ailleurs. C’est le cas, notamment, de :

– La tendance à l’individualisme des sociétés libérales modernes, qui fait que chacun y est obsédé par la satisfaction de ses désirs et a une propension à négliger les intérêts collectifs.

– La disparition du souci de ses obligations. Au cours des cinquante dernières années, n’avons-nous pas assisté au développement d’une revendication d’avoir droit à tout et, en contrepartie, d’un oubli de ses devoirs. Ainsi, de plus en plus de nos contemporains se plaignent des restrictions, n’acceptent pas de respecter les règles communes et refusent les astreintes, par exemple concernant ce qui est sanitairement requis. Le seul fait qu’on leur impose des précautions à respecter et, donc, un changement de comportement, suscite leur opposition.

– La multiplication des diffusions d’actualités et, en particulier, des chaînes d’informations continues, qui diffusent immédiatement en gros plan le moindre feu de poubelle, ce qui incite à réagir au plus vite… et, donc, à ne plus prendre le temps de réfléchir.

– Les effets d’Internet et des réseaux sociaux, qui ont permis des échanges d’informations et d’idées en toute liberté, ce qui est le moteur de la démocratie. Ils sont souvent le seul vecteur pour les communications des groupes marginalisés. Mais ils induisent aussi des effets pervers.

Tout d’abord, comme leur business est de vendre, à des annonceurs, le temps passé par les internautes face à leurs publicités, leur métier est de susciter l’intérêt des gens et d’agir pour modifier leurs comportements. Il leur faut attirer le passage. Tant pis si le contenu diffusé est erroné. Ce qui fait vendre, c’est l’histoire qu’on raconte, pas la vérité. Internet et les réseaux sociaux relayent ainsi de données fausses, des offres de produits contrefaits, des escroqueries et des allégations négatives et discutables.  Ce qui induit la propagation de falsifications du réel et allégations fausses : affirmations approximatives, exagérations, négations des faits, mensonges, propagandes et duperies… Ajoutons que l’anonymat sur les réseaux sociaux protège les lâches, leur donne un sentiment d’impunité et les pousse à l’irresponsabilité… Nous pouvons aussi être manipulés par des tromperies : messages ciblés selon notre profil, vidéos truquées et personnages fictifs… et automates émettant une foison de clics artificiels.

Le biais ainsi induit est accentué par le fait que, pour provoquer et retenir l’attention, les intervenants sur Internet et les réseaux sociaux éveillent les émotions… et incitent à l’expression des opinions, afin de mieux connaître les internautes. Ce qui fait que les messages les plus clivants, les plus partisans et les plus critiques, qui engendrent le plus de réactions, circulent plus rapidement. Ils facilitent la diffusion d’idées extrémistes et nocives, par exemple des campagnes contre la vaccination, dont on ne voit pas quelle libre expression elles représentent. Le ressenti a pris le pas sur la réalité et le sentiment sur la raison.

D’autre part, Internet et les réseaux sociaux induisent, sous la pression d’« influenceurs », une uniformisation et l’établissement des normes morales d’une nouvelle « bien pensance ».

Ces évolutions de la société ont de multiples conséquences.

Tout d’abord, l’expression d’opinions tranchées prime sur la référence aux faits. Le souci du vrai et de l’objectivité s’estompe. Ce qui constatable et vérifiable attire moins que le sang à la une et le virtuel anecdotique. On ne sait plus quoi croire. Une approche scientifique supposerait de construire, de façon méthodique, à partir de ses intuitions, des hypothèses, des doutes, des expérimentations et des controverses, pour aboutir à un consensus, qui sera à nouveau remis en question, un jour. Pourtant, de nos jours, les incertitudes provoquent des craintes. Faute d’une réflexion suffisamment approfondie, nos choix sont alors trop souvent faits en prenant la partie pour le tout. Nos positions ne sont souvent que le reflet de nos préférences. La foi religieuse ou idéologique s’impose. On en arrive à confondre convictions et certitudes.

Certains croient alors avoir toujours raison et estiment, avec bonne conscience, qu’il est légitime qu’ils imposent leurs opinions aux autres, comme s’il s’agissait de vérités : « c’est ainsi », « je le sais », « j’en suis certain ». Ne serait-il pas plus judicieux d’être alerté chaque fois qu’on croise quelqu’un qui prétend dire LA vérité ?

De plus, le plus souvent, ce qui est exprimé est systématiquement négatif. Non seulement parce que cela attire plus l’attention, mais aussi parce que c’est plus facile, car on peut annoncer le pire sans courir de risque. D’une part, ce qu’on annonce de négatif attire l’attention des gens qui sont naturellement inquiets. D’autre part, si ça n’évolue pas aussi négativement que prévu, tout le monde s’en réjouira et oubliera l’erreur de pronostic. Tandis que ce qu’on prédit de positif n’est pas entendu, compte-tenu du scepticisme habituel. Et, lorsque cela n’advient pas, cela suscite une critique de celui qui a fait la prophétie, qui n’a pas su prévoir et nous a trompé.

Ajoutons que nombre de gens exagèrent leur position, sans doute pour faire parler d’eux.

Et puis les convergences incitent à croire à la véracité de son avis, si subjectif soit-il. On se félicite du nombre de ceux qui nous approuvent et cela provoque une émulation.

On devient dupes des rumeurs et on finit par supposer l’existence de cabales, conspirations et complots. Les théories les plus toxiques circulent alors. Certains évoquent ainsi l’existence de groupes pédophiles ou de mouvements satanistes qui réaliseraient des trafics d’êtres humains. Ou bien des gens se disent persuadés que le virus de la Covid-19 a été fabriqué dans des laboratoires chinois pour intoxiquer le reste du monde et préparer la domination politique de la Chine. D’autres affirment inversement que la pandémie n’est pas grave, que les précautions, telles que le masque, sont inutiles, quel que soit le nombre de morts… et que c’est le fruit d’une manipulation, lancée par une élite planétaire assoiffée de pouvoir et d’argent, pour faire peur au monde entier, afin de réduire la population en esclavage et instaurer une dictature.

On aboutit alors à des croyances dogmatiques qui mènent au fanatisme.  L’univoque n’est-il pas la base de l’équivoque et de l’injuste ?

D’où une tentation de faire, de ce qu’on croit, un droit opposable aux autres. Toute plainte est présentée comme une preuve de culpabilité. Sont alors proférés des jugements expéditifs à l’emporte-pièce, des dénonciations sans preuve et des appels à la sanction immédiate, qui induisent une condamnation par le tribunal médiatique, sans présomption d’innocence, possibilité de se défendre, débat contradictoire, bénéfice du doute, ou procès en bonne et due forme. Quel besoin les accusateurs ont-ils de désigner ainsi un fautif ? Est-ce que c’est plus facile de dénoncer un responsable, ou un coupable que d’analyser une causalité, surtout quand elle dépend de plusieurs facteurs ? Mais ne serait-ce pas surtout pour se valoir ?

La colère et la violence remplacent alors souvent les échanges et débats. Des invectives, anathèmes, insultes et injures gangrènent les débats. On en arrive à des discours belliqueux, appels à la haine et menaces de mort. Les mots préparent alors les passages à l’acte.

C’est le gouvernement qui est le plus souvent critiqué. On lui prête notamment l’intention de réduire le droit de la population à la liberté. Les autorités sont alors visées par de nombreuses plaintes. Et il arrive que les tribunaux, envahis eux-aussi par le relativisme, annulent leurs décisions. On passe d’une défiance à l’égard des médias et des institutions, à une hostilité au pouvoir. Pourtant, qui peut estimer réaliste d’imputer des visées dictatoriales à l’Etat, dans un pays comme la France ?

Le risque c’est que cette méfiance systématique à l’égard de l’action publique soit la première étape d’une sape de la démocratie.

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Pour une maîtrise de la financiarisation de l’économie mondiale

Nous pouvons nous interroger sur la valeur réelle de nos ressources financières, sur la progression massive de l’endettement mondial, sur les détournements par l’évasion fiscale, sur les transferts des rôles économiques vers les banques centrales, sur l’effritement de la rétribution du travail… et des risques entrepreneuriaux, sur la multiplication des placements spéculatifs hasardeux et le creusement des inégalités. Qu’en penser ?

Ceux qui nous emploient nous versent de l’argent. Mais que vaut cette monnaie, qui nous fournit des moyens de paiement de nos achats ? Pour qu’on puisse l’échanger, sa valeur doit être relativement stable, donc garantie. Or, depuis cent ans, on a adopté la monnaie fiduciaire, presque exclusivement « scripturale » (sous forme d’écriture sur des comptes). Elle est censée pouvoir être convertie en liquidités, mais il n’y a plus que quelques % de la masse monétaire qui puissent l’être. Les montants qui figurent sur nos comptes ne reflètent que les informations que nous recevons sur ce que nous sommes censés avoir, dont la valeur dépend de la confiance dans la monnaie. Et celle-ci est fragile, car elle dépend des informations diffusées et rumeurs la concernant. Les sommes que nous possédons et échangeons n’ont pas d’autre valeur que celle que nous lui attribuons. Cela laisse la place à bien des fraudes et tricheries. Ce qui implique qu’il existe des régulations et des contrôles, à l’échelle mondiale.

Or, « le pouvoir régalien de création monétaire a été transféré au privé. La majeure partie de la monnaie est générée par les banques, lorsqu’elles accordent des crédits, en s’adossant, notamment, sur les avoirs stables sur les comptes de leurs clients. Cet argent, qui est censé continuer à exister est, en quelque sorte, dupliqué par les prêts » (« Dépasser les antagonismes interculturels Un défi vital pour le monde », pages 97 et 98). L’évolution de la masse monétaire, ne dépend plus de la décision de l’Etat (la « planche à billets » d’autrefois). Les banques centrales, qui sont des établissements indépendants et ne dépendent plus des gouvernements démocratiquement élus, sont censées superviser l’évolution de la masse monétaire et garantir sa valeur. Mais, ces banques centrales sont aussi prêteuses en dernier ressort. Pour soutenir la croissance économique, elles accordent, aux banques, des refinancements, qui sont actuellement à des taux d’intérêts très faibles et voire négatifs. Cela permet aux banques de proposer des crédits à quelques % d’intérêt… Les banques centrales, qui sont censées assurer la sécurité de l’économie, ont ainsi induit une distribution massive de liquidités.

Il en résulte un fort accroissement des endettements mondiaux, qui sont, actuellement de 2,5 fois le PIB annuel. Le monde n’a jamais été aussi endetté en temps de paix…

Pour soutenir la croissance et remédier aux impacts sociaux de la mondialisation, les gouvernements des pays ont dû, au cours des dernières années, effectuer des transferts qui ont durablement grevé leurs équilibres budgétaires. Les dettes et déficits public s’étendent. On peut être inquiet, avec la tendance à la baisse des recettes fiscales et sociales. Surtout que…

Avec la mobilité des capitaux, se sont instaurées des concurrences entre les pays, qui ont ouvert, aux entreprises multinationales, la possibilité d’évasions fiscales, notamment en décidant de la localisation de leurs profits, afin d’être moins imposées, en jouant sur les prix des transferts entre leurs établissements et sur l’endroit où elles détiennent leurs droits de propriété intellectuelle. Ce qui prive les pays où elles ont leurs activités des ressources budgétaires nécessaires. La capacité de remboursement des Etats est ainsi amoindrie par l’existence de paradis fiscaux, qui permettent, à des entreprises et des personnes fortunées, d’échapper à leur participation au financement des infrastructures des pays où ils effectuent leur activité.

Là-dessus, la crise sanitaire du Covid 19 a nécessité la mise en place de plans massifs de soutien, pour protéger les plus faibles, mieux doter les systèmes de santé et éviter l’effondrement de l’économie (financement public du chômage partiel lors du confinement, prêts aux entreprises garantis par l’Etat…). Ces programmes reposent sur l’endettement des Etats (qui est passé de 85 à plus de 100 % du PIB). Les banques ont souscrit à la dette publique et revendu leurs obligations aux banques centrales, qui ont acheté ces titres avec une monnaie qu’elles créent ex nihilo, sans contreparties. La « base monétaire » a ainsi augmenté d’environ 1000 milliards d’€ en 2020. Cela entraîne plusieurs effets pervers :

  • Un alourdissement de l’endettement. Les banques centrales conserveront cette dette à leur actif, jusqu’à son terme et la renouvelleront à échéance par une nouvelle injection de création monétaire. Doit-on penser à l’annulation des dettes publiques ? Avec quelles conséquences ?
  • L’augmentation du poids des banques centrales, dont les bilans avaient déjà triplé, en dix ans. Celui de la B.C.E. représente ainsi 40 % du PIB de la zone euro. Cela ne déplace-t-il pas le pouvoir sur l’économie, des Etats aux banques centrales, puisque la B.C.E. détiendrait aujourd’hui 20 % de la dette publique française et 26 % de la dette publique allemande ?
  • Cela contribue au maintien de taux d’intérêts nuls ou même négatifs, qui…
  • Ruine progressivement les épargnants, ce qui provoquera inévitablement des réactions, à l’image de l’opposition de la Cour constitutionnelle de Karlsruhe à l’augmentation du soutien de la B.C.E., au nom de la préservation de l’épargne des Allemands ;
  • Fait que le risque n’est plus valorisé. Les entreprises peuvent survivre en s’endettant, ce qui multiplie les « entreprises zombies », qui mobilisent du capital et font travailler des gens sans créer de richesse pour la collectivité. Ce qui affaiblit notre potentiel de croissance.

Avec cette crise du Covid 19, les gouvernements ont donc mis en plans des plans de soutien de l’économie en distribuant, à la population, de l’argent qui ne correspond ni à un travail, ni à une production (cf. chômage partiel financé par l’Etat). Ce qui aboutit à des allocations de pouvoirs d’achat, sans contrepartie. On n’est plus dans la correspondance entre revenus et activité. Ne risque-t-on pas, progressivement, de ne plus trouver personne pour faire ce qui est nécessaire ?

L’endettement soutenu par les banques centrales a abouti à une importante distribution de fonds. Les gestionnaires des placements ne savent plus trop quoi faire. Cela alimente des comportements spéculatifs, sur les marchés financiers. Il faut dire qu’à l’issue de la crise économique de 2008, les investisseurs « ont pu en déduire qu’ils n’avaient presque rien à redouter, en cas d’échec… Sentiment d’impunité…, culture d’avidité… sont devenus les ressorts déterminants de la finance » (page 94). « Le seul objectif des entreprises… est de maximiser la valeur pour les actionnaires… Une sorte de culte de la cupidité facile… refus d’admettre qu’une entreprise puisse avoir… un autre but, que le profit immédiat » (page 90). La seule préoccupation est de dégager la rentabilité maximale des fonds propres, à court terme. Ainsi, des entreprises ne se servent pas des prêts qu’on leur consent pour investir, mais pour racheter leurs actions, ce qui en augmente la valeur en bourse, au bénéfice des actionnaires et des dirigeants commissionnés selon l’évolution du cours des actions, ou auxquels sont attribués des stock-options… De toute façon, avec des mécanismes tels que la titrisation, on ne sait plus ce que l’on achète, qui possède quoi et qui court les risques. Cela aboutit notamment à :

– une surévaluation des prix des actifs financiers et de l’immobilier, qui rend difficile l’acquisition des logements dans les villes et accroît les inégalités des patrimoines hérités, entre quelques individus toujours plus riches et la majeure partie de la population mondiale ;

– un développement rapide des marchés de produits « dérivés », répliquant des indices boursiers, dont la valorisation est fondée sur des objets virtuels, qui auraient aujourd’hui une taille de près de 5 fois le PIB mondial ;

– une progression de la valeur des entreprises qui ne reflète plus leur capacité à dégager des bénéfices. Le rôle des Bourses est censé être de fournir des moyens financiers à des projets entrepreneuriaux. Les cours des actions devraient donc correspondre aux dividendes futurs actualisés. Mais, aujourd’hui, l’accroissement des gigantesques capitalisations des GAFAM et de Netflix n’est pas fondée sur leur rentabilité, mais sur une espérance de profits à terme ;

– l’apparition de Spac (Special Purpose Acquisition Companies), introduites en Bourse avec pour seul objectif de lever rapidement d’importants montants, dans le but d’acheter une société.

Mais comment arriver à ce que les sommes disponibles soient attribués à des projets utiles, répondant aux besoins de l’humanité… et pas seulement en fonction des profits des intérêts privés ? Il importerait de ne pas perdre de vue l’intérêt général, donc de ne pas abandonner les choix politiques aux marchés financiers. Cela suppose une entente internationale pour instaurer à cette fin des règles et surveillances communes.

Compréhension interculturelle Non classé

Bien des choses restent à faire pour remédier aux injustices à l’égard des femmes

Dans son livre « Dépasser les antagonismes interculturels Un défi vital pour le monde », Pierre Alain Lemaître souligne l’importance des injustices au détriment des femmes, dans les sociétés majoritaires, dominées par les hommes… et qu’y remédier nécessite encore bien des efforts.

D’abord, dans les sociétés patriarcales, les femmes sont exposées à subir des violences masculines : ainsi, environ trois millions de fillettes sont toujours excisées chaque année dans la vingtaine de pays d’Afrique dans lesquels cette pratique persiste, des femmes subissent des agressions physiques et sexuelles, allant parfois jusqu’au meurtre, qui font encore trop rarement l’objet d’enquêtes et d’inculpations, puisqu’il n’y aurait que 20 % des femmes violées à oser portent plainte et que seulement 3 % des viols qui débouchent sur des procès, des mineures sont engagées par leurs parents dans une union forcée, des femmes sont victimes de violences conjugales, au point qu’il y a, en France, entre 120 et 150 femmes tuées chaque année par leur conjoint ou leur ex-compagnon… et des jeunes femmes sont toujours assassinées par des membres de leur famille pour leurs relations avec des personnes d’autres origines ou religions.

Le combat des femmes pour l’égalité est aussi primordial, car elles sont souvent dévalorisées et n’ont pas les mêmes droits que les hommes. Il est courant que les filles aient « de moindres possibilités d’éducation que les garçons. Pourtant, l’expérience montre que, quand elles bénéficient d’un enseignement, elles réussissent mieux dans les études (par exemple, en France, 84 % des filles ont le baccalauréat, alors que c’est le cas de seulement 74 % des garçons) ». Ensuite, les femmes n’ont pas autant accès à l’emploi que les hommes, puisqu’elles sont, plus qu’eux, recrutées en C.D.D., que plus de 80 % des emplois à temps partiel contraint les concernent… et qu’elles sont encore parfois confinées à des emplois domestiques ou, en tout cas, plus nombreuses dans les métiers peu qualifiés et les filières les moins bien payées (aides ménagères, agents d’entretien, secrétaires, aides-soignantes, employées du commerce…) et moins nombreuses dans les postes les plus rémunérateurs. Il faut dire qu’elles s’engagent, plus que les garçons, dans des études offrant moins de débouchés (littéraire, social, santé, plutôt que sciences et techniques de l’industrie). Les femmes ont aussi nettement moins que les hommes accès aux responsabilités. Elles ne sont ainsi, en France, que 40 % des cadres, alors que 60 % des diplômés de l’enseignement supérieur sont des femmes en Europe, comme aux Etats-Unis. Ainsi, moins de 10 % des PDG des entreprises sont des femmes…

Enfin, les femmes ont, le plus souvent, des limitations de leur possibilités d’action et moins de liberté. Elles ont souvent l’interdiction de disposer de leurs propres personnes et de leurs corps, peuvent même être tenues enfermées, avoir des obligations vestimentaires, être assujetties à des astreintes et exploitées. Et elles doivent accepter de se forcer et refouler leur absence d’envie, voire simuler leur plaisir, dans leurs relations sexuelles avec leurs maris.

Pourtant, ces règles n’auraient pas toujours existé. Selon Heide Goettner-Abendroth, des structures matriarcales auraient existé, notamment en Asie centrale à l’époque néolithique, autour de 13 000 avant J.C. et se seraient développées lors des débuts de l’agriculture et de la vie sédentaire. Mais, autour de 4000 avant notre ère, une crise climatique majeure aurait transformé les terres fertiles des steppes eurasiennes en déserts. Les peuples se seraient alors tournés vers l’élevage. A mesure que les terres s’épuisaient, les conflits s’intensifiaient pour en conquérir de nouvelles. Une culture guerrière s’est alors développée. Le système social, qui avait commencé comme un système de gestion de crise, a perduré. Le patriarcat naîtrait donc de la violence des uns à l’encontre des autres, se battant pour la conquête de pâturages pour les troupeaux. Il est caractérisé par les relations de hiérarchie et domination… et se traduit par une économie d’accumulation et un impérialisme colonial. Il se serait, peu à peu généralisé.

Or, dans ces sociétés patriarcales, les différences culturelles sont couramment enseignées aux garçons et aux filles. « Les garçons ont à apprendre à se conformer à l’ordre, à affirmer leur virilité et à abolir leur empathie. Ils se cuirassent, enfouissent leurs émotions et disent ainsi souvent « je m’en fiche ». Pour exister en tant qu’hommes, ils doivent s’affirmer supérieurs. Ils considèrent que les choses sont vraies, parce qu’ils les énoncent. D’ailleurs la pensée et la raison sont présentées comme leur étant réservées ». C’est sans doute ce qui incite les hommes à la recherche de l’autonomie et de la compétition, dans les sports et sur les marchés, ce qui les pousse parfois à la brutalité. « En retour, la société leur offre l’accès à un statut prestigieux, du pouvoir et de la richesse…

Dans ces sociétés, l’émotion est réputée féminine… et les filles tendent à devenir sensibles et sous le regard critique des autres. Elles deviennent à la fois soucieuses de l’impression qu’on se fait d’elles, préoccupées de leur apparence… et passives, comme en témoigne la fréquence à laquelle elles se taisent ou disent « je ne sais pas ». Celles qui s’expriment sont d’ailleurs perçues comme bruyantes, perturbantes… ou… stupides… L’historienne Michelle Perrot montre ainsi, dans « Le chemin des femmes », que, tout au long de notre histoire, la voix des femmes a été étouffée, empêchée et leurs écrits ont été détruits ».

Ces distinctions entre les sexes ont « plusieurs effets… Tout d’abord, elles engendrent des divergences entre les motivations et projets des hommes et des femmes… Elles induisent aussi « une incapacité des uns et des autres à réfléchir correctement à leurs sentiments. Les garçons la compensent par l’irritation, la rage, la colère et la violence, au moindre doute concernant leur masque d’invulnérabilité, ou s’ils se sentent agressés dans leur masculinité… Tandis que les filles s’enferment dans le silence » (pages 14 et 15). La séparation des sexes crée encore une coupure entre les individus qui, tend à les isoler les uns des autres.

Dans la plupart des sociétés marquées par des tendances patriarcales, les injustices à l’égard des femmes ont conduit alors à de multiples réactions de défense. Ainsi, durant la révolution française, Olympe de Gouges rédigea une « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne ». Par la suite, notamment au cours des décennies 1960/1970, il y eut des mouvements féministes bravant la tradition, l’ordre et la loi, au risque de leur vie… Leur action fit que la situation des femmes s’est beaucoup améliorée, notamment concernant notamment le partage des tâches domestiques telles que les courses, la cuisine, la vaisselle, le ménage, la lessive, et même la toilette des enfants, même s’il reste encore souvent beaucoup à faire pour que ce soit équitable… Il y eut aussi un net progrès dans l’accès des femmes à l’emploi, qui a, d’ailleurs, contribué au développement économique… Cependant, l’inégalité persiste, puisque, par exemple, les femmes ne constituent qu’un tiers de l’effectif de Google… et moins du quart de celui de Facebook ! Et les femmes sont plus exposées au chômage… Il faut dire qu’il reste des codes sociaux machistes, puisqu’une femme est souvent supposée a priori moins compétente et doit s’imposer dans les débats et faire ses preuves. Ainsi, comme le relève Mona Ozouf « les femmes font plus vite connaissance avec la contrainte. De ce fait, elles ont une manière moins arrogante d’envisager la vie ». Ajoutons l’infériorité courante de leurs revenus, pour des postes similaires, puisque, en Europe, les écarts de salaires sont de 16 % en moyenne entre les femmes et les hommes. Il en résulte qu’en France, près de 25 % des pauvres sont des membres des familles de femmes ayant, seules, la charge de leurs enfants… Il y eut aussi, en même temps, un « Mouvement de Libération des Femmes », qui apporta beaucoup : pilule contraceptive remboursée en 1974 en France, légalisation de l’I.V.G. en 1975, reconnaissance du viol comme étant un crime en 1980…

Beaucoup a donc été fait pour remédier aux injustices à l’égard des femmes. Cela prouve que c’est possible. Mais il reste à l’évidence bien des modifications à entreprendre pour leur sécurité, leur égalité et leur liberté.

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Quelles adaptations de nos façons de penser, au numérique?

Nos enfants, jeunes « digital natives », passent plus de 6 heures par jour devant des smartphones, des télévisions dans leur chambre, des consoles de jeux, ou des tablettes, à envoyer des S.M.S., tweeter et tchater. Même sans parler des geeks (passionnés d’informatique), ou de la cyberdépendance, addiction compulsive de certains « accros », qui ne peuvent plus vivre qu’en permanence, sur leur ordinateur, il est clair que « la révolution informatique… a bouleversé nos existences, nos façons de travailler et même de penser… Les innovations technologiques… ont changé nos relations aux connaissances et à nos contemporains » (Pierre Alain Lemaître Dépasser les antagonismes interculturels, page 71). L’usage des technologies de traitement des informations et communication transforme complètement nos façons de comprendre les choses. C’est la transformation d’une civilisation.

D’abord, la télévision et les écrans ont contribué à nous immerger dans un monde d’images, dans lequel on n’échange guère que des photos. Nous sommes ainsi souvent dans l’apparence et le superficiel. Or, le visuel s’adresse à nos sensibilités et nos émotions, au détriment de la réflexion. Et puis, cela nous rend intolérants à l’inactivité et l’ennui, pourtant nécessaire pour faire le vide. Dans ce monde frénétique, nous n’arrivons plus à nous ménager des temps de pause… et nous zappons et sommes constamment plongés dans des distractions (séries télévisées…). Ainsi, « la fiction occupe… une part importante et croissante dans nos vies… Nous développons une fascination par le virtuel » (page 76). Nous finissons par croire que tout est possible. Ainsi, « nous ressentons… le besoin… de la confrontation au danger.  C’est le succès… des thrillers, films d’horreurs et de vampires… On en arrive à l’angoisse de l’imminence d’une catastrophe », tout en se sentant impuissants (page 60).

Par ailleurs, « la mutation fondamentale du début du vingt et unième siècle est… la multiplication des connaissances humaines… disponibles… et la facilitation de leur diffusion…, qui permet une… accélération des échanges…, une mondialisation instantanée des savoirs… (qui) induit inexorablement une intensification des concurrences, puisque chacun peut… savoir instantanément quelles sont les demandes et les possibilités de tous, sur la terre entière » (page 68). Grâce à Internet, on a un accès gratuit à toutes les informations possibles, mais l’utilisation intensive d’Internet et l’inflation des sources et des informations que l’on traite ont alors de multiples effets. Il est facile de se procurer, par les moteurs de recherche, une quantité de données. Cela donne l’illusion du savoir et le sentiment qu’il est inutile de se souvenir (la mémoire en est moins bien entraînée et l’« esprit savant » est dévalorisé). D’ailleurs, sur Internet, les distractions sont incessantes, les incitations des alertes « push » des sites font perdre la conscience de l’objet de la lecture et le cheminement de la pensée est guidé, ce qui entraîne une tendance à la passivité. On surfe, par butinage. Nous devenons des picoreurs, adeptes du copier-coller, ignorant la propriété intellectuelle. De plus, les masses d’informations reçues sont décousues, souvent redondantes et de qualité variable. On peut avoir accès à des spectacles très crus, souvent violents. Il devient primordial d’être en mesure de trier la valeur des éléments collectés. Or, les Internautes ne savent pas toujours tirer profit de ce qu’ils apprennent. Pour choisir le contenu à exploiter, il leur faudrait une méthode de lecture en diagonale, de validation (bloquer des données non pertinentes) et de tri, pour sélectionner ce dont on a besoin et distinguer l’essentiel de l’accessoire.

Avec la diffusion d’outils portables multifonctions (plus de 3,5 milliards de smartphones vendus dans le monde), les échanges par téléphones et e-mails accoutument à une multiplication des contacts superficiels et passagers avec des inconnus. On échange des messages simplistes et brefs, souvent formatés (du type « taka… ») et des icônes. On en perd la dextérité dans l’emploi du langage écrit. Cela provoque à la fois une coupure avec les proches, notamment la famille… et une recherche insatiable de relations. Cependant, plus on compte d’« amis », moins on a d’échanges interpersonnels, dans la vie.  Il en résulte des difficultés à communiquer avec empathie et, en définitive, des déficits de liens avec de vraies personnes. Et puis ce peut être un terrain d’intoxication et contamination par des idées perverses et d’acharnement pouvant aller jusqu’à inciter au suicide. Ce qui suppose d’apprendre aux enfants à prendre des précautions (pseudos et mots de passe, ne pas répondre à ceux qu’on ne connaît pas, prendre garde aux traces numériques qu’on laisse sur la toile…).

Avec ces contacts fugitifs, nous sommes constamment dans les actualités instantanées, « dans la culture de l’immédiateté…, sous la dictature de l’urgence… On en vient à ne plus vivre que dans l’instant… et à ne plus valoriser que la nouveauté… Ce qui fait de nous des impatients chroniques » (page 76). Il en résulte « un besoin constant d’être « branché » en permanence, … une obsession de la continuité des relations par S.M.S., e-mails, ou tweets… et un souci permanent de l’immédiateté des réponses. On est constamment à la fois soucieux de… garder la connexion, d’une moindre disponibilité et, dans les faits, d’une moindre attention à l’autre » (pages 75/76). Cela modifie notre perception du temps. Nous n’avons plus le temps de réfléchir. Et nous rejetons le passé, jugé « has been », considéré comme obsolète, ou même sénile.

Toutes ces connexions ont fait succès de la constitution de réseaux sociaux internationaux, qui sont l’occasion d’une multiplication des contacts… au sein de groupes d’affinité étendus. L’appartenance à ces réseaux reflète et renforce la quête de faire parler de soi (cf. Facebok), de s’affirmer, de « faire la différence » et d’être distingué et la recherche égocentrique compulsive d’appréciations et de notoriété. « Chacun a la préoccupation… d’être reconnu par les autres (cf. nombre de « like ») … L’homme ne s’est jamais autant montré et, en même temps n’a jamais autant usé de masques… Les individus passent plus de temps à médiatiser leur existence, faire savoir les évènements qu’ils vivent, plus qu’à les vivre… Il en ressort… un attrait pour la société du spectacle et la mode…, un souci ostentatoire de soigner son apparence…, d’intéresser les autres…, comme si son image personnelle donnait du sens à sa vie… D’où un certain « exhibitionnisme » : on se confie, on met en avant sa subjectivité, on fait étalage de ses sentiments intimes… et on craint de ne pas être à la hauteur et d’être rejeté… Faute d’un apprentissage de points de repère pour trier, on a tendance à la fois à être de plus en plus méfiants, à ne plus croire à rien… et à être crédules. Ce qui laisse passer n’importe quoi (cf. fake news et complotismes) » (page 75). On aboutit à une tendance à croire aux rumeurs et au rejet de ceux qui n’ont pas les mêmes idées, ne partagent pas la même identité.

Enfin, pratiquer, à longueur de journée, des jeux vidéo d’action augmente certaines capacités : appréhension sélective multitâches, concentration intense pendant une durée courte, réactivité rapide aux stimulations sensorielles, fluidité, agilité et vélocité. Mais, en même temps cela induit une pensée fragmentée, n’entraîne pas au raisonnement structuré, approfondissant la compréhension des choses, fondé sur la prise de recul, l’alternance entre analyse et synthèse… et cela n’habitue pas à se concentrer durablement (on parle alors de Trouble du Déficit de l’Attention, ou T.D.A.). Ces activités ludiques, ont un effet bénéfique pour évacuer ses tensions, mais elles peuvent faire croire que tout est permis et inhibent les réactions émotionnelles. Dans un univers virtuel, on s’amuse avec des violences extrêmes, car tout est réversible. On aboutit à la fois à une fascination des catastrophes et à un déni du tragique. « Ce monde immatériel donne un sentiment de toute-puissance et l’ambition de tout maîtriser… Pour gagner, on passe ses journées à simuler des destructions… Alors même que s’accroit l’exigence de la diminution de la moindre souffrance » (page 76). Les sentiments en sont bridés, gommés, refoulés, dissimulés… et explosent parfois en comportements agressifs incontrôlés.

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Des ambivalences de la culture industrieuse des Allemands

L’Allemagne reste une nation dont l’unité est relativement récente, constituée de provinces (Länder) et marquée par des diversités. Toutefois, cette organisation décentralisée est contrebalancée par une culture partagée, qui fait la force de l’Allemagne. Ainsi, au travail, « la plupart des Allemands sont loin de l’idéalisme. Plutôt que de s’étendre sur ce qui est intellectuel et conceptuel, ils accordent surtout de l’importance au matériel. Ils ont le souci du concret, du réalisme, du pragmatique, de l’utile… et ils ont tendance à s’appuyer sur les faits… Cela peut surprendre, dans un pays marqué, par ailleurs, par son intérêt pour les arts et les philosophies métaphysiques… », note Pierre Alain Lemaître dans « Rencontrer les Autres… cultures autour du monde » (page 151). Cela le conduit à citer toute une série de caractéristiques communes qui lui font percevoir « la société germanique comme une gigantesque machine, totalement dédiée à son ouvrage » (Page 160).

La cogestion est à la base de la culture allemande unificatrice : « On peut être surpris, dans les entreprises allemandes, par les relations fondées sur le consensus social… On consulte les opérateurs, on les écoute et on recueille leurs suggestions. Il y a donc beaucoup de réunions avec le personnel. On y respecte les règles de la concertation. Un dialogue « naturel » s’instaure. Le but est d’aboutir à des décisions collectives. A la fin, il faut un… compte-rendu précis… définissant tout ce qui est à faire et à qui ça incombe. Une fois la décision prise, on s’y tient » (page 150). « Ainsi, en Allemagne, la cogestion va jusqu’à l’approbation, par les syndicats, de la nomination des dirigeants ». Pierre Alain Lemaître cite ainsi : « un cas auquel je me suis heurté lorsque je travaillais pour une grande société chimique internationale. Un jeune polytechnicien français brillant avait été nommé, par la Direction Générale de l’entreprise, à la tête d’une usine allemande. Il ne pouvait admettre qu’il lui fallait, en arrivant, se présenter au syndicat, pour qu’il valide sa désignation ! Il avait été choisi par la hiérarchie et avait une telle image de lui-même et de sa légitimité, qu’il n’admettait pas que son affectation devait être entérinée par les syndicats » (page 151).

Dans « Rencontrer les Autres… cultures du monde », Pierre Alain Lemaître relève par ailleurs que la première chose qui l’a surpris, en travaillant avec des Allemands, c’est que « les plannings et les horaires étaient définis et suivis sous pression… Ainsi, en participant à l’élaboration d’un projet avec des partenaires allemands, mes interlocuteurs supportaient mal que tous les aspects des dossiers n’aient pas été envisagés… et avaient un extrême souci de ponctualité. J’ai ainsi relevé, chez mes collègues, une perception stricte et assez rigide de temps, l’intériorisation d’une exigence absolue de planification et de respect des horaires… Lors des réunions, quelques instants avant l’heure fixée, tous les participants convoqués étaient là… et attendaient que le plus ancien dans le grade le plus élevé les invite à s’asseoir, annonce le plan prévu, souvent détaillé au quart d’heure près… conduise les débats et fasse preuve d’autorité, en cas de divergences… Ensuite, j’ai relevé à plusieurs reprises qu’à l’heure annoncée pour la fin de la rencontre, le responsable annonçait que le travail prévu était terminé et déclarait la clôture de la réunion. Tout le monde allait alors boire une bière, dans la cordialité la plus irrespectueuse. Il n’y avait plus de hiérarchie jusqu’au lendemain. C’était le défoulement nécessaire, pour décharger les tensions de la journée passée à se contenir… Le plus surprenant était que le laisser-aller le plus incontrôlé… n’empêchait pas que, le matin suivant, tout le monde était à l’heure et au « garde à vous », respectueux de la hiérarchie… » (page 149).

Ainsi, « avec des Allemands, une… chose qui frappe, c’est leur discipline au travail. Presque tous obéissent aux ordres, intériorisent totalement les obligations, se conforment aux règles et aux directives de la hiérarchie… et suivent scrupuleusement les consignes » (page 157).

Tout commence peut-être par le fait qu’« en Allemagne, les salariés font leurs débuts à la base, en apprentissage. Leur formation passe par une intégration progressive dans la société. Ils bénéficient ainsi de cursus pratiques, à partir du terrain, dans lequel les enseignements sont donnés en alternance, avec le travail sur le tas. Ils y acquièrent des connaissances et compétences spécialisées, scientifiques et techniques » (page 150).

Ensuite, « couramment, les structures sont courtes et les niveaux hiérarchiques sont peu nombreux. L’encadrement moyen est responsabilisé… et la « maîtrise » a du pouvoir et une large autonomie » (page 155). Elle valorise le « robuste et le professionnalisme… et considère ainsi généralement qu’il suffit d’être compétent, travailleur et sérieux, pour réussir » (page 151). Le modèle culturel ainsi divulgué « repose sur… l’organisation, l’autorité et la rigueur… L’une des caractéristiques de la culture qui frappent, chez les germaniques, c’est le sérieux et le soin. La plupart d’entre eux ne veulent rien laisser au hasard et ont horreur de l’anarchie. Ils ont habituellement le souci de l’ordre, de la propreté, de la précision et de la méticulosité, jusqu’à la perfection et disent même souvent que « le diable est dans les détails… D’où l’importance de la définition de règles. Les consignes sont fixées dans le détail » (page 154).

Cette valorisation du respect des règles peut expliquer qu’il arrive aux Allemands « de manquer d’intuition, d’originalité, d’imagination et d’esprit d’initiative. Ils en sont d’ailleurs conscients, puisqu’ils disent, plus souvent que les Anglais ou les Français, qu’il est important d’apprendre aux étudiants à être indépendants d’esprit et créatifs. Tout ceci induit une difficulté à improviser ». Pierre Alain Lemaître l’a, par exemple, relevé « lors d’une soirée de détente organisée à l’occasion d’un colloque international qui se tenait à Francfort. Nous étions plus d’une centaine de congressistes, réunis dans le hall de l’hôtel. Des bus avaient été prévus pour nous transporter. Ils ne sont pas venus… Plus d’une heure après le rendez-vous, nous attendions toujours », quand le partenaire a dû susciter l’initiative de faire venir des taxis (page 158).

En Allemagne, à l’intérieur de l’entreprise, c’est le business qui importe. On le constate car ; concernant la rémunération, « les Allemands sont ceux qui optent le plus pour une récompense personnalisée (1/3 de primes individuelles) » (page 246).  Puis, « ils considèrent que « ce sont les plus performants qu’il faut promouvoir » (page 247). Par contre, « en cas de réduction des effectifs, les Allemands… conservent les plus anciens, loyaux… et privilégient… le licenciement d’un jeune, dernier arrivé, pas très performant et dont le potentiel n’est pas avéré, ne serait-ce que parce qu’il a le plus de chances de retrouver un emploi facilement… Sinon, ils se séparent de celui qui est le moins bien inséré ou intégré dans la société » (page 248).

On pourrait en conclure que, si les Allemands et les Français réussissent à coopérer dans le développement de l’Europe, c’est peut-être à cause de la complémentarité de leurs modèles de référence. Celui des Français incite à protéger les salariés en Contrat à Durée Illimitée, en évitant de faire des vagues et à s’adapter, de façon imaginative, en faisant pression sur les jeunes et les vieux… N’est-il pas le négatif de celui des Allemands ?

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La richesse des cultures trop souvent mal connues des peuples d’Afrique

Les Africains ont souvent été présentés comme sous-développés. Dans « Comprendre les Autres… cultures du monde », Pierre Alain Lemaître montre que leurs cultures ont une richesse de nature à inspirer bien des progrès. Il met l’accent sur bien des aspects tels que les suivants.

Il note, tout d’abord, qu’« on parle trop souvent de l’Afrique comme d’un seul et même ensemble, en oubliant qu’il s’agit d’un continent, avec des contrées diverses, plus ou moins enclavées ou ayant une façade maritime, une mosaïque d’ethnies, aux langues multiples et aux histoires politiques différentes. Même si toutes ont la mémoire des souffrances d’une évolution turbulente et tragique, depuis la traite esclavagiste, jusqu’à la colonisation par l’Europe, qui convoitait les richesses locales… On y trouve une multiplicité d’attitudes et de pratiques, souvent très originales… parfois énigmatiques » (page 45). « Les choses sont complexes, car les cultures varient selon les groupes ethniques et tribus, souvent en rivalité » (page 49).

Souvent, un « élément étonne les étrangers dans leurs contacts avec les Africains : la dilatation du temps. En Afrique, on attend généralement patiemment que l’heure soit venue… et on prend son temps, sans se dépêcher… : « A tout vouloir mener au galop, on enterre les vivants » … (Cela) s’explique. Comme le temps ne se vend ni ne s’achète, on ne le compte pas et on ne l’économise pas… La lenteur n’est pas proscrite. On n’évoque pas spontanément la durée des choses… Ce qui compte ce n’est pas le temps passé, mais la nature des évènements qui remplissent le temps. Ce qui importe, c’est la valeur que représente les activités qui occupent son temps… On porte attention au contenu de l’utilisation du temps plus qu’à sa durée, qui se dilate alors inexorablement. On consacre le temps qu’il faut à accueillir ses visiteurs, à laisser, sans l’interrompre, une personne âgée raconter ses histoires de jeunesse, …ou aux petites joies de l’existence » (page 51). N’y a-t-il pas des leçons à en tirer de cette attitude ?

Cette gestion du temps est peut-être liée au fait qu’« en Afrique, toute réalisation est possible… et fugace. Avec le climat des pays tropicaux, qui combine la chaleur et l’humidité, tout pousse très vite. C’est la croissance fulgurante de la vie, …notamment microbienne, …mais aussi sa disparition pas moins rapide : la vie est constamment en concurrence avec toutes les autres formes de vies, qui prolifèrent. En quelques années, les maisons et constructions sont submergées par le développement des racines des arbres. Les œuvres humaines sont rapidement détruites. Les puits sont ensablés par le vent… Il est difficile de préserver… ce que l’on a pu construire. Tout est réversible. Cela fait qu’on se sent parfois impuissant… Rien d’étonnant à ce qu’en Afrique on ait l’impression que rien n’est durable, sinon la continuité des traditions populaires… On peut se demander si les infrastructures mises en place seront pérennes. En finançant des routes, des ponts, ou des lignes de chemin de fer… et en les faisant réaliser par une main d’œuvre venue de Chine, sans former les locaux, les Chinois arrivent à les construire très rapidement. Mais quelle sera leur durée de vie ? On ne peut donc pas toujours compter sur ce qui a été envisagé ou même convenu… Même si, dans les cultures africaines, la parole donnée constitue un engagement fort, irrévocable » (page 52).

Par ailleurs, « bien des Africains ressentent qu’ils font partie intégrante de la nature. Ils considèrent couramment celle-ci comme une manifestation de Dieu. Ainsi, dans plusieurs langues, pour désigner Dieu et pluie, c’est le même mot… Il convient de la respecter, de s’y soumettre, de lui obéir, de lui faire confiance, de s’y fondre. Dans l’esprit de la plupart des Africains, on ne doit pas chercher à la contrôler ou la transformer. L’homme n’est que gérant de l’univers. « L’homme appartient à la nature… qui n’appartient à personne. » « Si tu manges à ta faim, n’oublie pas de remercier la terre, l’eau, le soleil et le vent » … Cela conduit la plupart des Africains à s’intéresser aux forces et esprits surnaturels qui l’animent, qu’il faut prendre le soin de se concilier. L’âme africaine reste ainsi foncièrement attachée à l’« animisme ». Tout ce que l’on voit n’est que l’ombre projetée par des choses inconnues, des réalités imperceptibles et intangibles, dont on ressent les vibrations, derrière les apparences évidentes. Le caché est considéré comme dissimulant des pouvoirs, qui, à la fois, sont porteurs de menaces et peuvent être protecteurs. Encore faut-il, pour comprendre leurs énigmes et mystères, dévoiler leurs significations dissimulées, cerner ce que révèlent les symboles, qu’il faut savoir décrypter, compte tenu de leurs sens multiples… et connaître les légendes auxquelles on peut se référer pour situer les repères susceptibles de guider. L’influence du magico-religieux peut alors induire des comportements apparemment peu rationnels » (page 54). « Cette… manière de percevoir et comprendre intuitivement les phénomènes inexplicables, n’est d’ailleurs pas sans rapport avec ce que l’on croit dans bien d’autres cultures anciennes. Elle renvoie à de multiples processus d’influence : détection de signes flous permettant de discerner le probable, mobilisation de mécanismes psychosomatiques…, réalisation de rituels visant à susciter la conviction des autres, mobilisation de volontés dont la cohésion fonde l’influence » (page 55).

Il en résulte que, « depuis au moins le quinzième siècle, des œuvres africaines ont irrigué le monde, en particulier dans les domaines de la musique, du rythme et de la danse. Les traditions africaines sont… à l’origine des grandes évolutions des dernières décennies, dans ces domaines… La créativité… africaine a aussi produit des objets… souvent réalisés à l’occasion de rituels, cérémonies et célébrations… Il faut dire qu’en Afrique, l’art est sacré… Cela concerne même « la littérature, car la parole est considérée en Afrique comme étant à l’origine de toute transformation : « Elle coupe, modèle, amplifie ou réduit, module… et même tue, ou calme et guérit » (pages 55/56).

L’Afrique nous donne aussi des leçons de relation et coopération : « Ce qui frappe souvent en premier, dans les rencontres avec des Africains, c’est le rituel, parfois presque interminable, des souhaits la bienvenue et salutations, au cours desquelles on se demande, réciproquement, des nouvelles de sa santé et de sa situation, de ses enfants, de ses parents et de tous les membres de sa famille, que l’on ne connaît souvent pas. Les échanges se prolongent… Celui qui rend visite n’a donc pas besoin de frapper à la porte et exprimer des demandes. Il peut se sentir chez lui : « L’étranger qui passe, c’est Dieu qui l’envoie ». L’accueil est le plus souvent chaleureux. Cordialité et manifestations d’amitié sont de mise. Un visiteur, on le reçoit et on lui sert à boire et à manger. Puis on le demande de s’identifier : D’où viens-tu ? Quelle est ton origine ? A quelle communauté appartiens-tu ? Il s’agit d’instaurer des contacts fraternels. J’ai ainsi souvent été surpris d’être, d’emblée, appelé « oncle », ou même… « grand-père » par des personnes inconnues. C’est qu’en Afrique, on insulterait un cousin en l’appelant cousin. Il faut l’appeler « frère » … Ce qui conduit à des relations informelles de solidarité… Pour les Africains, le collectif prévaut sur l’individuel… Tout ceci correspond au souci omniprésent de s’intégrer à la collectivité… La plupart des Africains valorisent ainsi, en particulier, l’appartenance à une famille, à une parenté dont ils attendent protection et entraide… Il en résulte bien des obligations. On attend de celui qui a réussi… qu’il partage ce qu’il a » (pages 46/47).